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Marronniers de rentrée

5 min

Toute rentrée littéraire qui se respecte possède ses marronniers, dont la mise en pièce de son principe par ses acteurs même. Ainsi de l’écrivain François Taillandier, qui s’en lamente dans sa chronique de L’Humanité , « Ecouter les mots » . “Dans son nouvel opus, Séraphin, c’est la fin ! (à la Table Ronde), Gabriel Matzneff souligne le caractère fatal de la répétition, dès le moment du moins où l’on a une pensée. « Plus un artiste a un univers intime prégnant, plus il demeure obstinément lui-même, plus il est amené à se répéter », dit-il. Un propos venu à propos , salue l’écrivain chroniqueur des paroles entendues, pour moi qui dois donc répéter combien on est piégé, à trop s’habituer aux mots que l’on entend. Ainsi de cette affiche de la Fnac, qui vient de décerner je ne sais quel prix littéraire (J’ai oublié , précise François Taillandier dans une note quel est le roman concerné . Qui est peut-être très bien, ça n’empêche pas.) : « Un premier roman bouleversant qui rend hommage au corps des femmes. » Voilà bien le genre d’énoncé dont la seule hébétude qui procède du ronron ambiant nous empêche de relever l’ahurissante énormité. Je voudrais savoir , écrit l’auteur de L’Ecriture du monde , sorti en mars dernier, donc bien hors toute rentrée littéraire, depuis quelques milliers d’années que l’espèce humaine secrète de la littérature, qui s’est jamais intéressé aux « premiers romans ». Parlait-on des « premiers romans » de Marivaux, de Dostoïevski, de Dickens ? Qui aura enfin la lucidité de dire qu’on se fout des « premiers romans » ? Que la littérature n’a rien à voir avec les « premiers romans », bouleversants ou pas ? Mais avec les romans tout court ?

Du coup, poursuit Taillandier, je passe sur le slogan, le roman « qui rend hommage au corps des femmes ». Toute argumentation devient vaine face à qui n’a pas déjà senti l’abyssale niaiserie d’une telle proposition, ne serait-ce que parce qu’elle n’a aucun rapport avec quoi que ce soit qui puisse faire l’indicible intérêt d’une œuvre littéraire. (Tout au plus aurais-je envie d’évoquer Brassens, disant sur ce thème « qu’il est d’autres moyens et que je les connais ».) Mais j’aurais dû commencer par le commencement : tout cela prend place dans le phénomène appelé « rentrée littéraire », lequel, lui non plus, n’a jamais eu d’équivalent dans ce qui a bel et bien été, des siècles durant, une civilisation littéraire. Se préoccupait-on de « rentrée littéraire » au temps de Boccace ou de Cervantès ? Et qui dira que leurs époques n’étaient pas hautement et authentiquement littéraires ? Mais aujourd’hui, les grands éditeurs inscrivent « rentrée littéraire » sur le bandeau dont ils affublent les romans de l’heure. Je trouverais ça insultant si j’étais écrivain. D’ailleurs, je le suis, se souvient Taillandier, et à ce titre, persuadé que la littérature n’a rien à voir avec tout ça. Dieu merci !” , conclut dans le quotidien athée l’heureux lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française pour Anielka , titre phare de la rentrée littéraire 1999.

Pas de rentrée littéraire non plus sans dégommage des confrères par le critique à qui on ne la fait pas. Cette année, c’est Eric Naulleau qui s’y colle dans Le Point . “Des manifestations du génie français, il en est une qui surpasse en absurdité le beaujolais nouveau (célébration collective de futures brûlures d’estomac) et la Fête de la musique (licence donnée aux pires musiciens du pays de casser les oreilles d’autrui) : la rentrée littéraire. Non contents de proposer au lecteur plusieurs centaines d’ouvrages au moment où, retour de vacances oblige, il dispose du moins d’argent pour les acquérir et du moins de temps pour les lire, les éditeurs désignent dès le mois de juin la quinzaine de vedettes appelées à briller parmi la foule des figurants et glaner les principaux prix d’automne. Fin août venue, les moutons critiques se mettent à bêler de concert et trottinent avec entrain derrière Panurge. Tant de bonne volonté forcerait l’admiration si la plupart des romans élus avant que d’être soumis au suffrage public ne nous tombaient des yeux pour chuter dans le gouffre qui sépare valeur faciale et valeur réelle.” Et le critique éclairé du Point de prendre l’exemple, en les démolissant, de Il faut beaucoup aimer les hommes , de Marie Darrieussecq, qui a sévèrement partagé dans la Dispute il y a deux semaines, de L’Invention de nos vies , de Karine Tuil, ou encore d’un premier roman, qui figure parmi les favoris du Goncourt, Palladium , de Boris Razon. “Salués par une presse dithyrambique , dénonce le Savonarole de la critique littéraire, les trois livres cités (inventaire plus complet sur demande) affichent des défauts si criants qu’une question nous brûle par ailleurs les lèvres : y a-t-il encore un éditeur à Saint-Germain-des-Prés ?”

Enfin, puisque nombre de critiques se piquent aussi d’écrire des romans, pas de rentrée littéraire sans dénonciation de la consanguinité et des renvois d’ascenseur. « Petites critiques entre amis » , c’est ainsi le titre d’une toute petite brève, non signée, des Inrockuptibles . Qu’y lit-on ? Que dans Le Point , l’hebdomadaire d’Eric Naulleau, “Franz-Olivier Giesbert chronique le roman de son journaliste Christophe Ono-dit-Biot, ce « Daft Punk Homère ». Charles Dantzig, un « orfèvre » selon Ono-dit-Biot, lui retourne le compliment dans Le Magazine littéraire en le qualifiant d’ « enfant de Musset ». Il soigne aussi [notre confrère en Dispute, que nous saluons ici] Etienne de Montety, « enfant de Vigny » et directeur du Figaro littéraire, qui avait consacré un dossier à son dernier livre.” L’intérêt des marronniers, c’est que ça permet de se balancer quelques châtaignes entre confrères…

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