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Masterchefs

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Alain de Botton et John Armstrong sont philosophes, ils viennent de publier un beau livre chez Phaidon, qui passe en revue plus de cent cinquante œuvres : Art et thérapie , tel est son nom. “Les deux philosophes , raconte dans Télérama Juliette Cerf, [y] règlent leur compte à la théorie selon laquelle l’art, désintéressé, n’aurait d’autre finalité que lui-même. Il serait un outil thérapeutique, « capable de guider et de consoler ses spectateurs » pour que ces derniers accèdent à une « meilleure version d’eux-mêmes »… Eveiller la mémoire, raviver l’espoir, œuvrer au développement de soi, voilà quelques unes des fonctions assignées à l’art par les auteurs. Ainsi, la vision de [la célèbre] botte d’asperges transfigurée en 1880 par Edouard Manet devrait sauver notre vie de couple de la monotonie, en nous permettant d’appliquer à notre conjoint la transformation que Manet a opérée sur cette « herbacée » : « dégager sa bonté et sa beauté de l’habitude et de la routine qui les dissimulent » !” On ne sait trop l’effet que peut avoir sur notre vie de couple une visite de l’exposition Jeff Koons à Beaubourg, pour ce qui est de la presse, l’exposition blockbuster du centre Pompidou a provoqué une jeffkoonite aiguë, à base de couvertures et de longs articles reprenant le storytelling de l’ancien golden boy de Wall Street devenu l’artiste le plus cher du moment. Quelques uns en ont profité pour s’intéresser au phénomène de l’atelier, en vogue chez les artistes stars du moment, telle Martine Robert dans Les Echos. “ Avec sa flopée d'assistants , rappelle-t-elle, l'ex-trader incarne ces artistes aux moyens quasi industriels et aux productions en série, destinées à satisfaire de riches acheteurs internationaux. Si, déjà, Léonard de Vinci, Rembrandt ou Rubens avaient leurs petites mains, la spéculation autour de l'art a transformé Jeff Koons, Takashi Murakami, Damien Hirst, Ai Weiwei, Olafur Eliasson et d'autres, en businessmen à la tête d'énormes ateliers. Koons, dont le produit des ventes publiques a doublé en un an pour atteindre 111,45 millions d'euros, emploie à Chelsea, un quartier de New York, une centaine de collaborateurs exécutants, lui se contentant de donner ses consignes. L'Anglais Hirst reconnaît que son atelier est une usine, ou plutôt ses ateliers, lesquels sont spécialisés, l'un dans la production de ses « spot paintings », ces 1 365 tableaux composés de rangées de taches rondes de couleurs différentes, l'autre dans la fabrication de ces vitrines emplies de médicaments que les collectionneurs s'arrachent. Olafur Eliasson, en vedette à la Fondation Vuitton, dispose, lui, d'un atelier d'une soixantaine de personnes dans une ancienne brasserie berlinoise tandis qu'Ai Weiwei a fait travailler jusqu'à 1 600 artisans chinois pour réaliser Sunflower Seeds, un parterre de 1 000 mètres carrés de graines de fleurs de tournesol en céramique en 2010 à la Tate Modern.” “Cynisme contemporain que cette démystification du rôle de l’artiste ?” , s’interroge Colin Lemoine en ouverture d’un long dossier consacré par le mensuel L’œil aux « masterchefs, ces artistes chefs d’entreprise qui ne mettent pas la main à la pâte ». “Transparence salutaire que cet aveu technologique ? , s’interroge-t-il encore. Quelle place pour l’artiste quand des centaines de mains s’escriment au sein d’une longue chaîne créatrice ? Est-ce là contester une valeur auctoriale ou, au contraire, reconnaître enfin la polygraphie de toute création ?” “Le monde de l’art n’est plus ce qu’il était , constate plus loin Philippe Piguet dans le même dossier de L’œil. Il n’est plus confiné en marge de la société il l’a intégrée, il en est devenu l’une des composantes les plus dynamiques. S’il n’est pas sûr qu’il ait encore réalisé le vieux rêve de « changer la vie », du moins il a changé, lui, et la fonction de l’atelier s’est transformée. Entre création, fabrication, diffusion et communication, vérification est faite, une nouvelle fois, que « rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme. »” « Les artistes à succès s'inspirent de ce qu'ils observent dans les entreprises, en particulier de luxe, pour fabriquer ce qu'ils appellent, d'ailleurs, des objets et non plus des sculptures, avec le culte du zéro défaut, le recours à des ateliers extrêmement professionnels, gérant les œuvres comme des marques, cherchant les créations chocs facilement mémorisables », observe dans l’article précité des Echos le marchand d'art Alain Margaron. “Leurs galeries sont gérées suivant des principes proches. « Certaines ont acquis une puissance financière, commerciale, inimaginable il y a vingt ans », souligne-t-il, à l'instar de Gagosian, qui a dans son écurie Jeff Koons ou Takashi Murakami. Une évolution que cet ex-banquier analyse en regard de la financiarisation de l'art, faisant un parallèle avec son ancien métier. « Jusqu'aux années 1980, la création d'argent par les banques était liée à l'activité économique, et la valeur d'une œuvre à ses qualités de forme et de fond, à son caractère innovant. En vingt ans, la monnaie comme l'art ont eu tendance à perdre leurs liens avec une réalité. Tout comme le fondement de la création monétaire n'est plus le crédit aux acteurs économiques, mais les transactions en vase clos qui s'alimentent elles-mêmes sur les marchés financiers, le discours sur l'œuvre est devenu l'essentiel de l'œuvre », estime-t-il. Jeff Koons, avec ses talents oratoires et son sens de l'événementiel, a su en tirer profit.” L’art désintéressé ? A d’autres, décidément…

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