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Membres invisibles

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“Le Japon est en ébullition , rapportait au début du mois un entrefilet non signé de Libération . Du moins une poignée d’habitants de la bourgade d’Okuizumo (dans le sud du pays) qui, ayant une vision de la sculpture assez particulière, militent pour une initiative insolite : mettre un slip à la réplique d’un David de Michel-Ange, afin d’en cacher les attributs masculins. L’été dernier, sont arrivées des versions de 5 mètres de haut dudit David et de la Vénus de Milo, offertes par un homme d’affaires du coin. Elles ont été érigées dans un parc municipal, provoquant paraît-il l’émoi chez certains enfants. « Ces statues représentent des personnes nues, un style artistique très rare dans notre région. Des gens pensent que ce n’est pas bon pour leurs enfants », précise un employé municipal. L’affaire n’est pas réglée, mais les édiles y voient, dit-on, une source d’éveil artistique, ainsi qu’une bonne façon de faire parler de leur bled. La preuve” , conclut Libération .

En Suisse, ce ne sont pas des parties intimes, c’est toute une série d’images qu’on veut interdire de voir. “Ne cherchez pas en librairie le livre In Jesus’Name, du photographe Christian Lutz, sur le pouvoir religieux : à peine sorti, l’ouvrage a été interdit à la vente , rapporte Claire Guillot dans Le Monde . Vingt et un membres d’une Eglise évangélique zurichoise, l’International Christian Fellowship (ICF) ont attaqué en justice le photographe et son éditeur Lars Müller pour atteinte au droit à l’image. Le 24 janvier, après avoir auditionné les parties, un tribunal civil de Zurich a confirmé la décision provisoire de suspendre la vente du livre. Le photographe suisse en est encore sonné. Il a suivi les activités de l’Eglise pendant plusieurs mois au vu et au su de tous. « Rien dans mes images ne porte atteinte à qui que ce soit », assure-t-il.

Ce photographe reconnu, qui a travaillé sur le pouvoir politique avec son livre Protokoll en 2007, puis sur le pouvoir économique avec Tropical Gift en 2010, avait décidé de consacrer le troisième volet de sa trilogie à cette Eglise évangélique en pleine ascension – créée à Zurich en 1990, elle compte aujourd’hui 5 000 membres en Suisse et 3 000 à l’étranger. Il a obtenu l’accord oral des responsables et suivi les activités des membres, souvent mises en scène de façon spectaculaire : baptêmes, sport, célébrations…

« Je leur ai expliqué ma démarche, souligne-t-il . Ils savaient que je n’étais pas croyant, et que je travaillais sur le pouvoir religieux. Ils m’ont ouvert leurs portes. » En Suisse, comme en France, le droit à l’image permet à quiconque de s’opposer à l’utilisation de son image , rappelle la journaliste du Monde . « Pour montrer les gens, il faut obtenir leur consentement, sauf s’il existe un intérêt public ou privé prépondérant », indique l’avocat de Christian Lutz, Christian Pirker. Ce dernier est un familier des polémiques liées aux images : il était l’un des commissaires de l’exposition Controverses, présentée en 2009 à la Bibliothèque nationale de France à Paris et consacrée aux images à scandale.

Il explique que la décision, si elle est confirmée, « rendrait les accords oraux trop risqués et obligerait en pratique tout reporter à obtenir une autorisation écrite de toutes les personnes photographiées ». Il souligne que Christian Lutz avait reçu un badge officiel de l’ICF, et que les photos prises ne sont « ni volées, ni humiliantes, ni dégradantes », mais « ne rentraient simplement pas dans le plan de communication de l’Eglise ». Les responsables de l’ICF n’ont pas répondu [aux] sollicitations [du Monde ], précise Claire Guillot. En attendant le procès qui suivra, le Musée de l’Elysée de Lausanne, qui a prévu d’exposer la trilogie de Christian Lutz en juin, a réuni la presse pour alerter sur le sujet. Un comité de soutien s’est constitué autour du photographe. Celui-ci dit vouloir « se battre » pour défendre le bien-fondé de sa pratique. « Je suis un photographe du réel, pas de marketing. Si la décision est confirmée au procès, ça voudra dire qu’on est réduit à prendre des images édulcorées, à faire de la communication d’entreprise. »

Dans le Journal des Arts , “le directeur du Musée de l’Elysée, Sam Stourdzé, s’inquiète de « ce durcissement de la justice suisse vis-à-vis du droit à l’image et de la montée en puissance de manière plus générale des procédures en Europe. » « Si nous devions faire aujourd’hui Controverses , nous aurions, j’en suis sûr, beaucoup plus de difficultés à monter cette exposition et à la faire circuler en Europe. Elle n’a jamais été dans un pays anglo-saxon en raison de ces questions de droit à l’image beaucoup plus dures qu’ailleurs. Le risque est que se mette en place une forme d’autocensure de ce type de reportage à la vraie portée sociologique et sociétale et que les institutions aient de plus en plus peur in fine de montrer ces images. »

En France, la ministre de la Culture avait évoqué dans un entretien accordé l’été dernier au magazine Polka son souhait de revoir la loi Guigou sur le droit à l’image. Un désir que, du côté français, les professionnels de la photo n’ont pas oublié.”

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