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Montrer plus, ou montrer mieux ?

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“4 000, c’est, indiqué par Libération, le nombre de visiteurs accueillis entre 12 heures et 17 heures, samedi [25 octobre], par le tout nouveau tout beau musée Picasso de Paris, gratuit en ce jour de réouverture. Sachant que le musée peut recevoir un maximum de 700 personnes à la fois, on vous laisse calculer le temps de visite moyen.” [J’ai calculé, ça fait 52 minutes…] Sans doute inspiré par cette affluence, “François Hollande a rappelé lors de l’inauguration du musée […] son souhait que les grands musées soient ouverts sept jours sur sept, une décision actée dans le projet de loi de finances 2015, rappelle l’éditorial du Journal des arts , qui note qu’il va ainsi plus loin que le rapport Attali « sur la libération de la croissance française » de 2008 qui préconisait « d’adapter les horaires d’ouverture des musées et monuments en soirée ». L’esprit est le même, il s’agit de « favoriser la consommation touristique dans les villes ». Ces deux mesures sont complémentaires et tombent sous le sens , salue Jean-Christophe Castelain. La tour Eiffel et l’arc de triomphe de l’Etoile sont ouverts tous les jours, et les touristes – et tous les autres – sont agacés de tomber sur des portes closes le lundi au Musée d’Orsay ou au château de Versailles, le mardi au Louvre et qu’on les pousse vers la sortie ailleurs à partir de 17h30 le reste de la semaine. Dans la compétition entre les villes touristiques, Paris n’est pas démunie d’arguments, mais il serait imprudent qu’elle se repose sur ses lauriers , juge-t-il.” “La réaction des syndicats, déplorant un manque de dialogue social, n’a pas tardé , note Le Figaro. « La seule priorité semble être l’accueil des touristes au détriment de nos missions de service public », a regretté Frédéric Sorbier, secrétaire de la CGT-culture à Orsay. A Versailles, la CFDT avait pour sa part déjà dénoncé le coût de cette opération en raison du ménage qui ne pourrait se faire dans le château que la nuit.” D’autant que, comme le précise René Solis dans Libération : « aucune subvention supplémentaire n’est prévue par le gouvernement qui espère que la mesure sera entièrement financée par les recettes supplémentaires attendues. On estime même que les musées y gagneront – « Le solde économique sera positif », assure-t-on au cabinet de Fleur Pellerin. Difficile pourtant de prévoir l’augmentation exacte du nombre de visiteurs. Le Louvre en reçoit actuellement 9,2 millions par an (record mondial), Versailles en accueille 7 millions et Orsay 3,5 millions.” Michel Guerrin, dans Le Monde, précise toutefois, comme la CGT-Culture, “qu’un jour fermé n’est pas un jour chômé. C’est un point que devrait partager Henri Loyrette, ancien président du Louvre, qui a fait doubler la fréquentation du Louvre en douze ans, et qui n’est pas vraiment un excité du syndicalisme. Il disait ceci [au Monde] en 2013, juste avant son départ : « On ne peut pas ouvrir sept jours sur sept. Car le mardi est un jour bienheureux, un jour où on travaille beaucoup, celui du déplacement des œuvres et des travaux dans le musée. » C’est aussi, ajoutent certains, un « jour de respiration pour les œuvres », qui en auraient bien besoin dans un Louvre qui accueille quotidiennement 30 000 personnes. Un jour réservé à des publics spécifiques. Et aussi à des mécènes, qui paient – d’où un manque à gagner…” Dans son éditorial du Beaux-Arts Magazine de septembre, Fabrice Bousteau voyait plusieurs écueils à cette ouverture sept jours sur sept. “D’abord, rien ne prouve que cela permettrait d’améliorer le confort du public, puisque le but est d’attirer toujours plus de visiteurs, alors que tous se concentrent dans les mêmes salles (comme celle de la Joconde, au Louvre). En outre, pourquoi les musées devraient-ils ouvrir en permanence quand les supermarchés, les boucheries ou les librairies ferment un jour par semaine ? Pour assurer la sécurité des visiteurs, la conservation des œuvres, etc., un musée a besoin d’un temps de jachère. Enfin, il n’est pas certain que cette mesure développe les recettes des musées, car cela entraînerait aussi des coups supplémentaires. Rappelons qu’au cours des dix dernières années, les grands établissements ont déjà considérablement augmenté la part de leurs ressources propres, et vouloir leur en demander chaque année davantage – au moment où les recettes de mécénat diminuent du fait de la crise – conduirait inexorablement à une baisse de la qualité des expositions, incitant chacun à privilégier les blockbusters au détriment des découvertes artistiques, de l’audace et de la recherche. Sait-on qu’aujourd’hui, le budget d’acquisition du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou est d’environ deux millions d’euros, soit le dixième d’un Jeff Koons ? Pas étonnant qu’aucune de ses œuvres ne figure dans la collection du Mnam. La politique de réduction continue des subventions des musées, menée par le Ministère de la Culture, entraînera assurément une paupérisation de notre patrimoine de demain.” “Ce débat , reprend Michel Guerrin dans Le Monde, soulève la question du rôle du musée dans la cité. Depuis trente ans, des efforts ont été faits pour accueillir plus de public. Et c’est très bien. Mais aujourd’hui, l’enjeu n’est pas tant de montrer plus que de montrer mieux. S’interroger sur la compréhension des œuvres par le public, sur la qualité de sa visite. Inciter les plus modestes à venir. Se demander pourquoi le ticket plein tarif au Louvre a augmenté de 71 % depuis 2000.” Bonne question, en effet…

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