LE DIRECT

Morts d'hier et de demain

6 min

La semaine dernière, pendant que vous étiez en vacances, mon cher Arnaud, nous avions évoqué ici l’embarras profond dans lequel nous avait plongé le dernier spectacle de Jérôme Savary, La Fille à marins , au théâtre Rive-Gauche à Paris. Un des responsables de ce désastre, c’est l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt, dont Le Parisien nous a appris qu’il venait de racheter ce théâtre. “On le connaissait romancier à succès, metteur en scène de pièces et réalisateur de films… Le voici directeur de théâtre , écrit ainsi Catherine Balle. A 52 ans, Eric-Emmanuel Schmitt vient de racheter le Rive-Gauche, dans le XIVe arrondissement, une salle de 450 places qui propose depuis le 12 avril Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran avec Francis Lalanne.

« C’était un rêve d’enfant », explique celui qui « éprouve toujours une grande émotion en entrant dans un théâtre ». « C’est le lieu où tout est possible, où le mort peut se relever et où l’histoire d’amour la plus tragique peut recommencer le lendemain », poursuit Schmitt.

Si le Franco-Belge a choisi cet établissement situé dans le quartier de Montparnasse, c’est parce qu’il y possède des souvenirs qui l’ont marqué. « J’y ai vu Laurent Terzieff dans L’Habilleur … Et puis, c’est le quartier de sortie que j’aime beaucoup », précise-t-il. Eric-Emmanuel Schmitt s’est aussi entiché de cet établissement à cause de son « image encore indistincte ». « Je n’ai pas l’impression d’hériter d’une histoire pesante. On va pouvoir créer une ligne éditoriale et une politique artistique spécifiques. »

Dans son nouvel écrin, qui va subir des travaux de rénovation et d’embellissement d’ici septembre, Eric-Emmanuel Schmitt veut mettre à l’honneur « la création contemporaine ». « Pour être joué au théâtre, il faut être soit mort, soit très vif », regrette-t-il.“ A Marie Adam-Affortit, de Paris Match , l’écrivain précise sa politique: « Nous ne jouerons pas les morts. Jouer L’Avare ou Britannicus est nécessaire, ce sont des institutions, je m’en suis nourri toute ma vie, mais il est primordial de produire des auteurs vivants, de créer les morts de demain. »

“Bien sûr, ses propres œuvres seront données , poursuit Catherine Balle dans Le Parisien , mais le répertoire sera plus large. Le Théâtre Rive-Gauche accueille ainsi la comédie musicale de Jérôme Savary, La Fille à marins. Le nouveau patron de l’établissement ne sait pas encore ce qu’il programmera à la rentrée, mais il jure qu’il « n’aura pas peur de l’émotion, des grands sentiments » : « On va essayer de pratiquer le divertissement intelligent », promet-il.

D’ici le mois de juin, Eric-Emmanuel Schmitt montera lui-même sur ses planches à neuf reprises. « Quand Francis Lalanne sera en concert, c’est moi qui le remplacerai. Il y a une vieille tradition au théâtre qui veut que l’auteur remplace parfois son comédien pour jouer son texte. En 1994, Jean-Claude Brialy voulait que j’incarne Freud à 95 ans dans Le Visiteur, mais je n’avais pas osé… », raconte-t-il. Avant de confier : « J’ai très peur, mais j’adore cette peur. »

Sauf que, n’en déplaise à Eric-Emmanuel Schmitt, jouer des auteurs morts, et bien morts, parfois depuis des siècles, ça permet aussi de voyager. “Tout a commencé par une histoire d’amour , raconte ainsi le correspondant à Londres du Figaro , Florentin Collomp. La costumière de la compagnie de théâtre Hypermobile basée à Vincennes entretenait une liaison avec le charpentier du Globe Theatre de Shakespeare à Londres. Par cette entremise, le metteur en scène Clément Poirée a pu postuler pour représenter la France dans le plus incroyable marathon théâtral jamais entrepris : jouer les 37 pièces de Shakespeare, chacune dans une langue différente. La compagnie viendra donc monter dans la langue de Molière les 1er et 2 juin Beaucoup de bruit pour rien chez le barde anglais. « Les acteurs sont très excités de jouer dans ce théâtre mythique, raconte Clément Poirée. Cela donne la sensation de s’approcher des secrets de la genèse de l’écriture du texte par Shakespeare. » En revanche, il a dû faire le deuil de ses décors et éclairages pour une mise en scène épurée propre au lieu.

[Lundi dernier], le coup d’envoi des festivités a été donné en maori par une troupe néo-zélandaise qui, haka à la clé, a joué Troïlus et Cressida. Des acteurs venus du Soudan du Sud ( Cymbeline), de Chine ( Richard III), de Biélorussie ( Le Roi Lear) ou d’Afghanistan ( La Comédie des erreurs) se succèderont ensuite durant six semaines sur la célèbre scène de la rive sud de la Tamise. Cette initiative babélienne n’est qu’une des manifestations d’un plus vaste Festival Shakespeare, jusqu’en novembre, lui-même clou de l’Olympiade culturelle dirigée par Ruth Mackenzie. Il y a 448 ans, probablement un 23 avril, naissait William Shakespeare, mort également un 23 avril, 52 ans plus tard, à Stratford-On-Avon.

Le berceau du dramaturge est lui aussi sur le pont pour célébrer son héros dans le faste, avec douze nouvelles productions. Au total un million de billets sont à vendre pour près de 70 manifestations organisées dans tout le royaume, des îles Anglo-Normandes à l’Ecosse en passant par l’Irlande du Nord. Roméo et Juliette à Bagdad, Macbeth à la tunisienne, « l’objectif est de montrer que Shakespeare n’est pas seulement le monument national de la littérature anglaise mais qu’il appartient au monde entier, explique Tom Bird, directeur de Globe to Globe, qui a passé près de deux ans à sillonner le monde à la recherche des troupes accueillies à Londres. A Vilnius, un chauffeur de taxi m’a dit très sérieusement que je devrais apprendre le lituanien parce que selon lui Shakespeare sonne mieux dans cette langue qu’en anglais. Et il est vrai que s’affranchir de la langue originale du XVIe siècle, souvent difficile, permet d’aborder l’auteur avec plus de liberté et moins de révérence. Cela nous permet aussi de toucher des communautés locales du Londres cosmopolite, comme les Bengalis, qui ne viendraient jamais sinon. »

Pour l’instant, Tom Bird jongle avec les soucis de dernière minute, entre négociations sur les visas et une troupe de Kaboul privée de lieu de répétition après l’attentat des talibans contre le British Council il y a trois semaines.“

Comme quoi, même les auteurs morts, et Shakespeare en particulier, ont bien des choses à nous dire sur le dépassement des frontières…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......