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Musée virtuel

10 min

“Et si la visite du plus grand musée du monde se concevait comme un jeu ? , écrit Didier Sanz dans Le Figaro . C’est le pari un peu fou des dirigeants du Louvre, qui ont décidé de fournir une console Nintendo 3DS relookée pour l’occasion en guide interactif. « La Nintendo fait partie des objets du quotidien pour une grande partie de nos visiteurs, explique Agnès Alfandari, responsable du service multimédia du Louvre. La moitié du public est âgé de moins de 30 ans, et nous recevons beaucoup de familles. C’est un bel objet, robuste et surtout populaire, qui fait comprendre à tout le monde que le musée, ça peut aussi être cool : on peut y venir comme on est. »

Sauf que grâce à Internet, et à Google en particulier, on peut aussi ne plus y venir du tout. “Sensation du printemps dans le monde des arts plastiques , écrit Nathaniel Herzberg dans Le Monde, le géant informatique Google a lancé, mardi 3 avril, la nouvelle version de son musée virtuel. Ainsi présentée, l’information peut sembler aussi anodine que l’annonce du septième opus cinématographique des aventures de Beethoven le chien , s’amuse le journaliste. Erreur ! , corrige-t-il. Deux éléments méritent l’attention. D’abord, Google est Google : partout où la firme de Mountain View pose ses pieds, le paysage change durablement. Ensuite, l’opération proposée tient plus de la greffe du visage que du simple lifting. Ce qui n’était, en 2011, qu’une grande galerie virtuelle, nourrie par 17 établissements occidentaux, s’est transformé en un musée de 32 000 œuvres, alimenté par 151 institutions des cinq continents. Lors de la présentation à la presse, au Musée d’Orsay, puis pendant la soirée qui rassemblait une partie du gotha muséal mondial, Amid Sood, le responsable du projet, n’a pas manqué de rappeler qu’avec la nouvelle version le cap avait été mis sur les pays émergents et les diverses formes d’art. « La plate-forme ne permettra pas seulement aux étudiants indiens de contempler les chefs-d’œuvre du Metropolitan Museum mais aussi aux Américains d’aller découvrir la National Gallery of Modern Art de Delhi », a souligné, tout sourire, l’ingénieur indien basé à Londres. Des antiquités grecques de l’Acropole aux graffitis du musée de São Paulo, des peintures rupestres des grottes sud-africaines ou australiennes aux merveilles ouvragées du Musée de l’or de Bogota, Google a clairement opté pour la diversité. L’entreprise californienne a choisi aussi de multiplier les fonctionnalités. La plate-forme permet de réaliser différents tris. Par établissement, bien sûr : on peut donc découvrir les 3 325 œuvres présentées par le Getty Museum de Los Angeles ou les dix-huit toiles offertes par le Musée de l’Orangerie. Utile pour qui veut préparer un voyage à l’étranger, quitte à basculer ensuite sur le site de l’institution sélectionnée. Du MET et du MoMA de New York à L’Ermitage de Saint-Pétersbourg, de la Galerie des Offices de Florence à la Tate de Londres, les plus grands musées du monde sont là. A une exception notable, le premier d’entre eux, le Louvre, nous y reviendrons. Plus précieux et plus rare, le tri par artiste. On peut ainsi – une fois maîtrisés les caprices du logiciel de navigation – découvrir 149 Van Gogh ou 13 Vinci, venus de partout dans le monde. La chambre de Van Gogh à Arles s’offre soudain au regard dans ses versions conservées au Musée Van Gogh d’Amsterdam, à l’Art Institute de Chicago ou au Musée d’Orsay… Libre à chacun, ensuite, de construire sa propre exposition, monographique ou encore thématique, puisqu’une recherche par mot-clé est proposée. Parmi les 151 établissements, 51 bénéficient du logiciel de déplacement hérité de la technologie Street View. Le visiteur peut alors se promener dans les appartements royaux de Versailles, se perdre dans les salles du Musée d’Orsay, passer entre les vitrines du Musée du Quai Branly et même circuler dans les couloirs de la Maison Blanche. Qu’il clique sur une des œuvres et la voilà sur son écran, avec les informations associées. Au sein des institutions ainsi privilégiées, 46 profitent du nec plus ultra : la très haute résolution. Les élues ont alors choisi une œuvre que les techniciens de Google ont numérisée en « gigapixels ». Avec quelque 7 milliards de points de définition par image, l’internaute peut découvrir des détails « bien au-delà de ce qui est visible à l’œil nu », assure le géant informatique. « Et tout est parfaitement gratuit », tambourine-t-on chez Google. Autrement dit, les musées mettent à disposition leurs images lorsque leur qualité est suffisante. Sinon, Google se charge de la prise de vue. « Pour l’image en gigapixels, il leur a fallu plus de six heures, indique-t-on au Quai Branly. Ça devait se passer la nuit car la moindre vibration pouvait ruiner la photo. » Gratuit signifie aussi un engagement à « ne rien monétiser ». Pas de publicité sur le site, pas de commercialisation des images ou des données des visiteurs. « La technologie au service de la diversité culturelle », insiste le géant américain. Le tout est fixé sur le contrat type passé avec les six établissements français. Six, soit à peu près cinq fois moins que les Américains (29), trois fois moins que les Allemands (18), deux fois moins que les Anglais (13). « C’est six fois plus que l’an passé », souligne-t-on, lénifiant, chez Google. Avant de convenir qu’ « en France ce type de projet est toujours un peu plus compliqué qu’ailleurs ». Le géant informatique n’a pas oublié les déboires rencontrés par son projet de numérisation de la Bibliothèque nationale de France, interrompu juste après son lancement, et repris par le concurrent Microsoft. « Ils n’ont pas voulu perdre de temps avec les Français », croit savoir un responsable de musée national. [D’autant que] la législation française est très protectrice du droit d’auteur. Or pour Google, le principe est intangible : pour profiter de la visibilité qui leur est offerte par Artview – l’an dernier, la plate-forme a été le deuxième site référent du château de Versailles après Wikipédia –, les musées offrent leurs images et s’acquittent seuls des droits. Si les œuvres anciennes ne posent pas de difficultés, il n’en va pas de même de l’art moderne et contemporain. « Pour nous, la négociation des droits d’auteur est un très gros morceau dans la fabrication d’un site, souligne le président du Centre Pompidou, Alain Seban. Et je n’aurais pas dépensé de ressources pour offrir des images à Google. Mais ils ne m’ont pas sollicité. »

Et le Louvre, sollicité, lui, pourquoi a-t-il décliné l’invitation, en juin ? “Henri Loyrette, son président, sourit. En terme de fréquentation comme de notoriété, « le Louvre n’est pas dans la situation des autres musées. Donner l’image de La Joconde ne présente aucun intérêt pour nous. Google est capable de comprendre ça ».“

Et puis La Joconde , c’est tellement mieux sur une Nintendo 3DS…

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