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Musicologie à sensation

5 min

Pour se remettre des excès culinaires et autres libations, rien ne vaut un peu de musicologie. Fin septembre, La Croix nous apprenait qu’un manuscrit de Mozart avait été retrouvé en Hongrie. “Le manuscrit autographe de la Sonate en la majeur K.331 pour piano de Mozart « dormait » dans une bibliothèque de Budapest. L’œuvre est l’une des plus célèbres du compositeur grâce à son dernier mouvement, la Marche turque. La dernière page du manuscrit de cette sonate pour piano composée au début des années 1780 est conservée à Salzbourg, mais les quatre premières étaient perdues… Jusqu’à ce que Balazs Mikusi , responsable du département de la musique de la Bibliothèque Szechenyi de Budapest, ne retrouve ce précieux témoignage du génie de Mozart, parmi des « vieux papiers ».” Au moins est-on à peu près sûr que cette célèbre sonate est bien de lui, alors que “certaines compositions emblématiques de Jean-Sébastien Bach, comme les Suites pour violoncelle seul, voire les Variations Goldberg, seraient l’œuvre de sa seconde épouse, Anna Magdalena. C’est , rapportée par François Ekchajzer dans Télérama, la thèse pour le moins surprenante défendue par Martin Javis dans le livre Written by Mrs Bach (Ecrit par Mme Bach), dont a été tiré un documentaire présenté fin octobre au festival de Leipzig. Si l’on en croit ce professeur de musique de l’université Charles-Darwin, en Australie, l’examen de certaines partitions manuscrites, et notamment leur analyse graphologique, donne à penser que le rôle d’Anna Magdalena ne se serait pas limité à celui de copiste des pièces de son mari. Fille de trompettiste, musicienne elle-même, on la savait dotée d’une jolie voix de soprano, amatrice d’œillets jaunes et d’oiseaux siffleurs. Mais pas compositrice, activité éminemment masculine que les femmes de son temps exerçaient généralement sous un nom d’emprunt. Contestée par de nombreux musicologues, la théorie de Martin Javis a au moins le mérite de sortir de l’ombre la moitié d’un grand homme, à défaut d’un génie méconnu.” Bref, probablement n’importe quoi, c’est comme si je vous disais que Frère Jacques a été composé par Jean-Philippe Rameau. Et pourtant ! Au printemps dernier, les éditions Fayard publiaient une biographie du compositeur, signée d’une musicologue éminente et passionnée, Sylvie Bouissou. « Il y a quelques semaines, racontait-elle début octobre à Emmanuelle Giuliani dans La Croix, j’ai eu mon petit succès, lors du banquet final d’un colloque consacré à Rameau qui se tenait à Oxford, en faisant chanter à l’ensemble des participants le célèbre canon Frère Jacques », s’amuse-t-elle. Mais pourquoi donc Frère Jacques, entonné par une équipe de très sérieux ramistes ? « Tout simplement, parce que l’auteur des Indes Galantes et de Platée est aussi celui de cette petite chanson ! », affirme Sylvie Bouissou. Comment ? L’auguste théoricien, le créateur novateur des ébouriffantes Boréades, l’orchestrateur de génie, aurait commis ces quelques notes toutes simples, que des générations de parents et d’enfants ont chantées et chantent encore ? « C’est au terme d’une véritable enquête policière avec son lot d’indices qui se sont recoupés jusqu’à devenir des preuves, que je peux affirmer que Rameau est bien l’auteur de Frère Jacques, poursuit Sylvie Bouissou. On croit souvent que cette mélodie populaire remonte à la nuit des temps. Mais, en réalité, sa première publication ne date que de 1811, dans La Clef des chansonniers de la Société du Caveau. » Fondée en 1720, cette société « bachique et chantante » accueillit de nombreux artistes et intellectuels du temps dont Jean-Philippe Rameau et les librettistes de ses opéras. Au fil de ses investigations, Sylvie Bouissou a d’abord repéré un manuscrit à la BNF comportant 86 canons dont notre cher Frère Jacques. La page de titre indique qu’ils sont attribués à Rameau : cette mention semble digne de foi car elle est de la main de Jacques Joseph Marie Decroix, avocat lillois mélomane qui a collecté nombre de manuscrits, partitions, livrets… relatifs à Rameau. « Et l’on sait, en outre, que Rameau écrivit un Traité de composition des canons, “avec beaucoup d’exemples musicaux”, hélas perdu », précise Sylvie Bouissou. Par ailleurs, la musicologue-enquêtrice a compulsé un volume de Francoeur, violoniste à l’Opéra de Paris (et neveu de son directeur) dans les années où Rameau y était actif. Il y a donc joué ses œuvres. « J’ai trouvé, toujours à la BNF, un exemplaire de son Diapason général de tous les instruments (ouvrage très précieux pour musicologues et interprètes) qu’il avait annoté, sans doute en vue d’une seconde édition qui ne vit jamais le jour. Entre les pages, je suis tombée sur 18 feuillets manuscrits où il cite “Quatre canons de Monsieur Rameau“. Et, parmi eux, à nouveau Frère Jacques … »Tant de pistes ne conduisent-elles pas à une quasi-certitude ? […] Pour l’historienne Sylvie Bouissou, les faits sont là : Jean-Philippe Rameau est bien l’auteur de Frère Jacques. « Et savez-vous que les paroles de l’original ne sont pas tout à fait celles que nous connaissons ?, précise encore la musicologue .Voici les mots sur lesquels Rameau a écrit. Ils donnent d’ailleurs une tonalité plus énergique et plus rythmée à la chanson, comme notre petite prestation d’Oxford l’a récemment montré :

“Frère Jacques, Frère Jacques

Levez-vous ! Levez-vous !

Sonnez les matines, Sonnez les matines

Bing, Bong, Bong !” »

Vous me l’accorderez, ça change tout !

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