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Musiques éphémères

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Nous nous demandions, dans une de nos Disputes spéciales début mars au Théâtre du Rond-Point : « peut-on être un compositeur vivant ? » Un compositeur, à la rigueur, c’est possible, mais une œuvre contemporaine, ça l’est de moins en moins, à en croire l’enquête publiée dans Le Nouvel Observateur par Jacques Drillon. “Depuis que l’Ircam existe (1974), presque mille œuvres y ont été élaborées : pièces entièrement électroacoustiques, ou comprenant une partie instrumentale et une partie électronique. Sur ces mille œuvres, seules soixante sont encore jouables en concert : les logiciels dans lesquels on les a conçus n’existent plus, les machines non plus, à l’exception de quelques-unes, comme la célèbre 4X, chère à Boulez, exposée au Musée de la Musique, mais hors d’état de fonctionner – à la différence des instruments, soit dit par parenthèse.

Ces œuvres, qui ont existé grâce à la technique, ont-elle été tuées par cette même technique ? Peut-on les ressusciter ? Ce n’est pas simple. Depuis quelques années, les projets de recherche se suivent, auxquels sont associés divers organismes publics, qui tentent de freiner l’hémorragie, à défaut de la stopper. Alain Bonardi, professeur d’électroacoustique détaché à l’Ircam, raconte par exemple : « Les Etats-Unis ont voulu reprendre Diadèmes , de Marc-André Dalbavie, qui date de 1986. A l’époque, par prudence, on avait choisi de vrais synthétiseurs, en se disant qu’ils existeraient toujours, à la différence des logiciels. Mais non, ces synthés, on ne les trouve plus que chez les collectionneurs, et Yamaha n’a pas l’intention d’en refaire… Si bien qu’un de nos ingénieurs a été obligé de constituer une base de données à partir de ceux qui restent : retrouver tous les sons, les découper, les enregistrer un par un, avec toutes les dynamiques, de pianissimo à fortissimo, et construire un automate qui pouvait les jouer… » Un travail énorme, qu’il n’est pas question de réaliser pour tout le monde.

Du côté des logiciels, le paysage est encore plus triste : le fameux logiciel Max, pourtant conçu par l’Ircam, mais qui appartient maintenant à une société américaine, était capable de transformer les sons en temps réel. Il a été énormément employé dans la maison. Or les anciennes versions sont incompatibles avec les nouvelles, les Mac qui les faisaient tourner ont été remplacés : chaque progrès se paie d’oubli. Faire migrer les œuvres est encore possible, mais on ne le fait pas pour toutes : il faut faire des choix, attendre les demandes, évaluer les rendements de l’opération… Ainsi, En écho, de Philippe Manoury, qui est monté sept ou huit fois par an, était en danger : Max ne pouvait plus la jouer. Le centre de création lyonnais Gram a mis au point un « patch », un système nommé « Faust » ( !), qui a transformé les actions de Max en équations mathématiques – car la mathématique est compréhensible par tous, et le restera jusqu’à la fin des temps. La bonne vieille mathématique. Une fois les équations écrites, eh bien ! on a jugé prudent de les imprimer sur du bon vieux papier, qu’on pourra joindre à la partition, et que l’on confiera ensuite à de bons vieux bibliothécaires. Quelle ironie , juge le journaliste du Nouvel Observateur . « Et puis, poursuit Bonardi, on a donné ces formules mathématiques à des ingénieurs, pour vérifier que l’on pouvait refaire le travail sonore en sens inverse, en appliquant ces formules dans d’autres logiciels que Max : nous avons constaté que le résultat était à peu près identique. Le procédé fonctionne. » En tout cas, pour une moitié des procédés employés, ceux qui sont en temps réel. « Pour le reste, on ne sait pas faire. » Et même quand on veut simplement remixer une chanson de Bécaud, on ne retrouve pas la version de Protools qui a été employée à l’époque.

On peut rapprocher cette méthode des précautions prises par les gens de cinéma, qui copient sur pellicule leurs films tournés en numérique. C’est que le numérique n’a pas de sens en soi. Ce fichier, est-ce du son, de l’image, du texte ? Il faut savoir avec quoi il a été écrit, et posséder l’outil qui permet de le lire. Les Martiens qui découvriront le CD de Gould dans la sonde spatiale Voyager sauront-ils ce que c’est ? Peut-être penseront-ils que ça se mange…

Curieusement, il n’est pas question d’abandonner Max, logiciel hyper-fermé, logiciel Mac, au profit de programmes ouverts, copiables, examinables. Il paraît que ce serait la révolution dans la maison Ircam. Alors on demande maintenant aux compositeurs de tenir une sorte de livre de bord de tout ce qu’ils font, de toutes les opérations, toutes les étapes. « Mais ils ont plus le souci de la suite que de l’archivage », dit Bonardi. On va jusqu’à leur conseiller de ne pas l’écrire dans Word. « On ne sait pas si Microsoft, qui le fabrique, ne va pas couler… Petit à petit, de nombreux compositeurs, surtout les jeunes, ont fini par admettre que leur musique est éphémère, comme les “performances“ des plasticiens. » Il paraît qu’il y a des gens qui s’en réjouissent“ , conclut, mutin, Jacques Drillon dans Le Nouvel Observateur .

Et pour ceux que ça rend malade, il y a un remède : aller à l’opéra, voire le faire venir chez soi. “ « L’Operahjälpen » (« SOS Opéra » en suédois), projet du Britannique Joshua Sofaer, a pour objectif d’emmener l’opéra chez ceux qui souffrent de solitude, de maladie, ou tout simplement pour le plaisir des yeux et des oreilles , nous apprend Libération . Un coup de fil suffit pour qu’un chanteur ou une cantatrice du Folkoperan de Stockholm débarquent chez vous. Précision de Sofaer : ce n’est cependant pas une thérapie.“ Et à ce titre, sans doute pas remboursé par la Sécurité Sociale….

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