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Nancy Huston va au théâtre

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Nous avions parlé, il y a deux semaines dans cette Dispute, du Retour d’Harold Pinter, mis en scène en son théâtre de l’Odéon par Luc Bondy. Luc Bondy, qui a eu droit à une lettre ouverte, signée Nancy Huston, et publiée dans les pages Rebonds de Libération . “Cher Luc Bondy , commence l’écrivaine, je fais partie des signataires du texte rédigé par le collectif la Barbe pour attirer l’attention du public sur la programmation exclusivement masculine du théâtre de l’Odéon que vous dirigez cette année pour la première fois. « 14 spectacles, 14 auteurs hommes, 14 metteurs en scène homme ! » En réponse, vous vous êtes contenté de dire que vous n’aviez pas voulu faire cette programmation en fonction d’un quelconque « quota » sexuel. Ayant été peu convaincue par cette réponse, je me suis rendue à une représentation de la pièce par laquelle vous avez décidé d’inaugurer votre mandat – celle qui est censée représenter votre goût, illustrer votre talent, symboliser vos choix éthiques et esthétiques – le Retour, de Harold Pinter, dans une nouvelle traduction de Philippe Djian, avec (entre autres) Bruno Ganz et Emmanuelle Seignier. Or, cette pièce est un ramassis de clichés misanthropes et misogynes (je suis navrée de le dire, ayant un grand respect pour d’autres écrits de Pinter , précise Nancy Huston). Les cinq hommes qui occupent le plateau trois heures durant incarnent divers types de misère et de nullité humaines, mais, dès que débarque une femme, ils cessent de se disputer et tombent magiquement d’accord : c’est une pute (même si elle est l’épouse de l’un d’entre eux et mère de trois fils) faut la mettre sur le trottoir du reste la femme elle-même est d’accord mais seulement si elle peut être pute de luxe. Si, si, je perçois bien l’ironie, l’hyperbole glauque, le nihilisme « tendance » du propos, là n’est pas le problème , estime l’écrivaine. Voici la modeste hypothèse que je souhaiterais vous soumettre : un tel texte ne peut avoir été écrit que par un homme, c’est-à-dire un être humain de sexe masculin. Je n’en déduis pas qu’il mérite l’oubli ou la censure ! En revanche, il mérite d’être contextualisé, comme le sont de nos jours les BD de Hergé où affleurent des relents racistes. Loin de thématiser le sexisme de la pièce par votre mise en scène, loin de nous donner la distance minimale que mériterait une telle charge antifemme, vous n’avez pas jugé utile de nous fournir une information concrète au sujet du Retour, pas même sa date d’écriture (1964). Au contraire, vous entourez le texte de références à d’autres hommes prestigieux intemporels : Goya ! Sigmund Freud ! Lucian Freud !

Loin de moi l’idée qu’une opinion sexiste exprimée par des personnages masculins dans une pièce de théâtre écrite par un lauréat de prix Nobel – toutes des putes – pourrait avoir un lien avec le comportement des hommes réels dans le monde réel, par exemple des directeurs du FMI ou des gamins adeptes de tournantes. Je m’étonne juste (à supposer que votre réplique à la Barbe ait été sincère) que vous ayez pu choisir, approuver et travailler sur ce texte sans réaliser que le sexe de son auteur était significatif. En somme, rien n’a changé depuis le XIXe siècle, les femmes c’est encore et toujours « Le Sexe » et les hommes l’universel, le neutre, la vérité et rien que la vérité au sujet de l’Homme (pardon, de l’Humain) et de son difficile séjour sur Terre entre la naissance et la mort. Cette conception n’est pas seulement banale, cher Luc Bondy, elle est, simplement, fausse” , conclut Nancy Huston.

On ne sait ce que l’écrivaine muée critique théâtrale pensera, si jamais elle s’y aventure, de la pièce qui se travaille en ce moment au Théâtre Daunou à Paris, et aux répétitions desquelles Le Parisien a eu accès. “La paupière tombant comme une bougie fatiguée, la démarche à ras du sol, il arrive sur scène vêtu d’un simple peignoir blanc , décrit Catherine Balle. S’il n’y avait ces épaules minces et cette taille fine, la ressemblance entre le comédien et son personnage serait digne d’une statue du musée Grévin. « Vous m’avez fait peur ! » lâche, face à lui, l’actrice en tablier blanc et robe à fines rayures. Après avoir fermé la porte à clé, l’homme au peignoir la toise : « Vous savez que vous pourriez vous rendre bien plus utile pendant le quart d’heure qui vient que pendant des années de labeur »… Sur les planches du Théâtre Daunou, Eric Debrosse et Jelle Saminnadin répètent ce lundi après-midi Suite 2806. Qu’aurait-il bien pu se passer ? Une tragicomédie inspirée de la rencontre au Sofitel de New York entre Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo qui se jouera à partir du 21 novembre. Et si les protagonistes sont rebaptisés pour l’occasion Daniel Weissberg et Evangeline, le metteur en scène, Philippe Hersen, a choisi de jouer à fond la carte du mimétisme. « J’ai auditionné une quarantaine de comédiens avant de choisir Eric, explique-t-il. J’ai trouvé qu’il avait quelque chose dans les bajoues et la démarche rentrée qui faisait vraiment penser à DSK. » Depuis, Hersen aide son acteur à « décortiquer la posture » de l’ancien patron du FMI. « Mon modèle, c’est Denis Podalydès dans la Conquête », précise-t-il. Déjà vu dans des séries télé comme R.I.S. ou Profilage, ou au cinéma dans Agathe Cléry ou Prête-moi ta main, Eric Debrosse, 50 ans, s’est même remplumé pour l’occasion. « J’ai pris 4 kg grâce au saucisson et aux chips, il faut encore que j’en prenne 6 », confie-t-il. Une teinture capillaire gris clair et un maquillage qui accentue les poches sous les yeux et raccourcit le nez font le reste. Ecrite par un jeune auteur (Guillaume Landrot), Suite 2806 se focalise sur le face-à-face entre DSK et la femme de chambre, et n’a rien d’un boulevard, jure le metteur en scène. « C’est une pièce élégante, très bien écrite, sur le pouvoir, l’acte manqué, la rédemption, souligne Hersen. Le personnage d’Evangeline a fait des études de lettres modernes et elle engage une vraie discussion avec Daniel. » « Dans le texte initial, il y avait quelques passages de mauvais goût que j’ai fait supprimer, précise Denise Petitdidier, propriétaire du Théâtre Daunou et productrice de la pièce. Il n’était pas question de faire quelque chose de vulgaire ! » Le spectacle ne constitue pas non plus « une pièce à charge » contre DSK ou Nafissatou, souligne Hersen. « Le texte interroge sur l’origine des addictions sexuelles de mon personnage sans juger », précise Eric Debrosse. Jelle Saminnadin, qui ne s’est pour l’instant illustrée que dans des pièces confidentielles, joue la femme de chambre « comme une victime, mais aussi comme une femme forte ». La productrice y croit. « Le jour où la pièce a été annoncée, on a reçu une cinquantaine d’appels au théâtre, détaille Denise Petitdidier. Les spectateurs vont venir par voyeurisme. Même si, bien sûr, ils n’apprendront rien sur ce qui s’est réellement passé dans la suite. »

On attend impatiemment le compte-rendu de Nancy Huston !

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