LE DIRECT

A nazi, nazi et demi

5 min

“[Il y a trois semaines], rapporte Christian Merlin dans Le Figaro , le Concert du Nouvel An à Vienne était une fois de plus l’événement classique le plus suivi au monde, retransmis dans 81 pays. Dans notre salon, une image de l’élégance et de l’harmonie. En Autriche, une polémique violente. A cause de la qualité du concert ? Non, même si le sens critique oblige à reconnaître que la direction juste et stylée mais sans charisme ni fantaisie de Franz Welser-Möst ne s’est pas élevée cette fois-ci au-dessus d’une routine un peu ennuyeuse , juge le critique musical. Il ne s’agissait pas de cela. Le concert avait été précédé d’une question d’un député Vert au Parlement autrichien, réclamant la nomination d’une commission indépendante d’historiens pour explorer le passé nazi du Philharmonique de Vienne.

Peu après, c’est le redoutable critique britannique Norman Lebrecht qui enfonçait le clou en traitant les Wiener Philharmoniker de racistes et sexistes. Une vieille lune, qui mérite de recadrer le débat , estime Christian Merlin. Oui, le Concert du Nouvel An a été institué sous le régime hitlérien en vigueur en Autriche depuis l’Anschluss de 1938, par le chef Clemens Krauss qui s’est montré peu scrupuleux pendant les années noires. Une fois de plus, les Viennois dansaient au bord du volcan, ce qui les rend à la fois fascinants et exaspérants. Cela ne fait pas pour autant de ce concert une invention nazie.

Oui, les Autrichiens ont trop longtemps occulté leur passé honteux, prenant une posture de victimes qui les dispensait de faire leur examen de conscience. Meilleur exemple de ce silence assourdissant : dans ses Mémoires, l’ancien premier violon Walter Barylli raconte comment, jeune diplômé de l’Académie de Vienne, il eut la bonne surprise de voir se libérer en 1938 plusieurs places de violoniste au sein du Philharmonique : pas un mot sur la raison pour laquelle ces postes étaient devenus vacants, l’expulsion des membres juifs de l’orchestre. Tout cela fut trop longtemps vrai et insupportable. Mais les accusations actuelles arrivent trop tard et se trompent de cible , pour le critique du Figaro .

Obligé de répondre à ces mises en causes, l’actuel président de l’orchestre, Clemens Hellsberg, fut au contraire le premier, dans son ouvrage La Démocratie des rois (1992), à consacrer un chapitre entier à cette sinistre période, rendant hommage aux musiciens persécutés. On reproche aujourd’hui au Philharmonique de ne pas ouvrir ses archives : pour y avoir fait de nombreuses recherches, nous y avons pourtant toujours eu un accès illimité , témoigne Christian Merlin, et nous avons consulté nombre de documents dont certains font froid dans le dos. Quant aux attaques de Lebrecht, elles ne sont pas sans mauvaise foi. Certes, avec aujourd’hui dix femmes sur 147 membres, on est très loin de la parité, mais si l’orchestre des Wiener était il y a peu le dernier des Mohicans en matière de communauté masculine, les recrutements sont aujourd’hui ouverts.

S’agissant des nationalités, si l’on constate une forte présence de l’Europe danubienne, il y en a aujourd’hui dix-huit : Hongrois, Ukrainiens, Tchèques, Polonais, Allemands (des étrangers ? en Autriche oui !), mais aussi deux Australiens, une Française et trois rejetons d’un couple européano-japonais… Que la plupart aient étudié ou parfait leur formation avec un professeur à Vienne est précisément le secret de la préservation d’une sonorité unique : éternelle question de la transmission du style. Et pour répondre aux donneurs de leçons anglo-saxons, on a envie de leur demander combien il y a d’Afro-Américains au New York Philharmonic…” , tacle pour conclure Christian Merlin dans Le Figaro .

Cette polémique en rappelle une autre, qui a secoué l’été des festivals. Elle avait été rapportée ainsi par Diapason . “La nouvelle production du Vaisseau fantôme dirigée par Christian Thielemann et mise en scène par Jan Philipp Gloger au 101e Festival de Bayreuth [avait]-elle été un succès ? Peu importe. Ce qui a passionné les foules sur la « Colline sacrée », c’est le départ contraint du Hollandais de ce spectacle, le baryton-basse russe Evgeny Nikitin. A l’origine de cette éviction : un reportage diffusé le 20 juillet par la chaîne ZDF, montrant des images de l’artiste avec de curieux tatouages, du temps qu’il était batteur dans un groupe de metal, il y a plus de vingt ans. Rapidement, le journal Bild am Sonntag dévoile ce qu’il y a vu : un croix gammée partiellement recouverte par un autre motif et deux runes à connotation nazie. Nikitin plaide l’ignorance et l’erreur de jeunesse, bat sa coulpe pour cette « grande faute », mais le mal est fait : dès le lendemain de l’émission, le chanteur est poussé vers la sortie. La direction de la manifestation, refondée en 1951 sur les cendres d’un événement qui était devenu l’étendard lyrique du IIIe Reich, affirme que ce départ est « complètement en harmonie avec la politique du festival de rejeter l’idéologie national-socialiste sous toutes ses formes ». Mais l’attitude intransigeante des demi-sœurs Eva et Katharina Wagner, dont le père Wolfgang, enfant, donnait du « Oncle Wolf » à Hitler, agace. « Je trouve hypocrite que la bêtise d’un chanteur de rock de seize ans, qui a depuis longtemps regretté cela et essayé de le réparer, soit punie, justement, par la famille Wagner », a confié à l’AFP Nikolaus Bachler, intendant de l’Opéra de Munich, où la star du Mariinski a déjà promené ses tatouages – certes sans les exhiber –, de même qu’au Met, à Aix, au Châtelet, à Bastille… « Si tous ceux qui ont une croix gammée dans le cœur ne vont plus à Bayreuth, il sera beaucoup plus facile d’y obtenir des places », a persiflé pour sa part dans le quotidien autrichien Kurier Ioan Holender, ancien directeur du Staatsoper de Vienne.”

A nazi, nazi et demi…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......