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On ne gagne pas des guerres par le silence

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Quelles conséquences les attentats d’il y a dix jours ont-ils sur les pratiques culturelles ? Après le spectacle vivant hier, Le Figaro constate que “les Français ont certes passé la fin de la semaine rivés à leur télévision, mais ils sont tout de même allés au cinéma. L’occasion de se changer les idées, l’envie de partager ensemble les mêmes émotions et un refus de céder à la peur , analyse Léna Lutaud. Avec 2,54 millions d’entrées, soit une baisse de 23% sur la France, l’apocalypse de la salle vide n’a pas eu lieu. Les Parisiens, aux premières loges, ont quand même levé le pied (- 38 %). « Ces chiffres sont toutefois à relativiser, souligne Marc-Olivier Sebbag, délégué général de la Fédération nationale des cinémas français. La même semaine en 2014 avait été la meilleure depuis treize ans grâce à La Reine des neiges , qui avait attiré les foules même après les vacances. » Ces derniers jours, le public a surtout eu envie de voir La Famille Bélier. Cette comédie familiale réussie (pour Le Figaro ) frôle les 4 millions d’entrées. Les pépites (toujours selon Le Figaro ) comme Whiplash et Timbuktu (là on est d’accord) continuent aussi sur leur lancée, portées par un excellent bouche-à-oreille.” Mais encore faut-il qu’il y ait des salles pour montrer les films. C’est encore Le Figaro qui raconte, sous la plume de Jérôme Lachasse, que “l a projection du film L'Apôtre, prévue le 23 janvier à Nantes, a été annulée à la demande de la Direction générale de la sécurité intérieure. « Devant les risques d'attentats, cette projection pouvait être perçue comme une provocation par la communauté musulmane », a ainsi indiqué la DGSI. Réalisé par Cheyenne Carron, L'Apôtre raconte l'itinéraire d'un jeune musulman qui se convertit au christianisme. Une séance de ce film, prévue le 12 janvier dernier au cinéma Le Village, à Neuilly, a déjà été annulée par la Préfecture de police. Sylvain Medves, le directeur de cette salle, ne veut pas céder à la psychose ambiante : il a annoncé son intention de reprogrammer le long métrage. Las, la réalisatrice, Cheyenne Carron, qui assure seule la distribution de son long métrage, craint qu'il ne s'agisse pas des dernières interdictions. « C'est un film de paix, a-t-elle déclaré au Figaro. Je suis une réalisatrice catholique et j'ai collaboré avec des acteurs musulmans. J'ai essayé de faire un film qui permette une vraie ouverture vers l'autre. Il est interdit par peur, et je le comprends parfaitement, parce que ce qui s'est produit chez Charlie Hebdo est terrifiant. Mais pour faire avancer les choses et faire se rencontrer chrétiens et musulmans, il faut être capable de prendre des risques. » Avant d'ajouter : « On ne gagne pas des guerres par le silence et en se censurant. On gagne en ayant du courage, comme Charlie, et en continuant à travailler. Même s'il y a une part de danger, il ne faut pas se priver des outils que nous avons pour ouvrir le dialogue. » L'Apôtre n'est pas le premier film à subir les dommages collatéraux des attentats terroristes [d’il y a dix jours] , nous apprend encore Le Figaro. Mercredi 14 janvier, le député et maire UMP de Villiers-sur-Marne, Jacques-Alain Bénisti, a annulé la projection, dans son cinéma municipal, de Timbuktu. De peur que le film ne fasse l'apologie du terrorisme. L'édile s'est depuis ravisé. Une nouvelle séance aura ainsi lieu « dans une quinzaine de jours », et sera suivie, a-t-on appris, d'un débat avec « des responsables de trois grandes religions ». […] Jean Labadie, patron du Pacte, distributeur de Timbuktu, déplore la réaction de cet élu, par ailleurs membre de la commission des lois. « Si ce film faisait l'apologie du terrorisme, il n'aurait pas été nommé dans la catégorie de l'oscar du meilleur film étranger, remarque-t-il. Il n'aurait pas été présenté dans autant de festivals, à Cannes, et dans le monde musulman, à Doha, à Tunis, à Marrakech. » Le Timbuktu de Sissako mis à part, s’il est un “film dont le souvenir a jailli de la mémoire des cinéphiles, au lendemain de l'attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo et des journées sanglantes des 8 et 9 janvier, [c’est bien] La Désintégration, de Philippe Faucon. Cela fait trois ans que cette fiction est sortie en salles, mais les images sont tenaces , écrit Clarisse Fabre dans Le Monde. Tel un diable à ressort dans le jeu enfantin, le personnage principal, Ali, s'impose et sort mécaniquement sa tête de la boîte. Mais certains voudraient bien la refermer, et ne pas voir… L'histoire de ce film, depuis les premiers jours de sa fabrication, c'est d'avoir été tour à tour ignoré par les décideurs, puis remis sous les projecteurs, à la faveur de l'actualité. Son scénario, nourri par une longue enquête de terrain, est tristement prémonitoire. Dans une cité de la banlieue lilloise, trois jeunes basculent dans l'islam fondamentaliste” et finiront, pour deux d’entre eux, par commettre un attentat. “A l'époque, les chaînes de télévision du service public avaient refusé de financer le film – mais il a obtenu le soutien de Canal ainsi que l'avance sur recettes du CNC. Philippe Faucon se souvient de « débats extrêmement violents dans toutes les commissions où il a été proposé. Le film a failli ne pas se faire. Il y avait la peur de stigmatiser, d'entretenir des fantasmes », raconte le cinéaste. La Désintégration a été distribuée en salles par Pyramide, le 15 février 2012. La presse était élogieuse, mais le distributeur Eric Lagesse avait aussi des retours mitigés : « Des exploitants me disaient : “Ce n'est pas parce que des jeunes sont en situation d'exclusion, et musulmans, qu'ils deviennent terroristes” », raconte-t-il. Le film, pourtant, est loin d'être aussi simpliste, puisque l'un des trois protagonistes renonce à commettre l'attentat-suicide… […] Si La Désintégration a marqué les esprits, il n'a pas rencontré le grand public, ne réalisant que 55 000 entrées. Le film n'a pas non plus été retenu dans les dispositifs d'éducation à l'image « Collège au cinéma » et « Lycéens et apprentis au cinéma ». Les responsables – issus du CNC, de l'éducation nationale, etc. – ont-ils redouté un embrasement dans les quartiers dits sensibles ? Le film, en s'attachant à suivre le point de vue des apprentis terroristes, les a-t-il dérangés ? « On a refait une tentative en 2013, puis en 2014, sans succès », raconte Eric Lagesse. Le distributeur vient d'envoyer un DVD du film à la présidente du CNC, Frédérique Bredin, en espérant qu'elle trouvera une heure et quinze minutes pour le visionner.” Et que des salles oseront le reprogrammer ?

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