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On ne veut plus ne rien y voir

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“Le statut de l’œuvre d’art a beaucoup changé en cent ans , estime Jean-Christophe Castelain dans son éditorial du Journal des Arts . Au XIXe siècle, le Salon était un véritable divertissement populaire qui attirait les foules. Celui de 1876, par exemple, qui n’est pas le moins fréquenté, avait accueilli 560 000 visiteurs. Un chiffre à rapprocher du succès de l’exposition « Edward Hopper » au Grand Palais (successeur du Palais de l’Industrie), en se souvenant que la population francilienne de l’époque était trois fois moindre. La comparaison s’arrête ici le public ne venait pas admirer les maîtres anciens, mais la création du moment : des milliers de tableaux accrochés bord à bord (7 200 œuvres en 1880 !). Certes, l’offre culturelle était limitée certes le public venait surtout s’amuser des « images » que sont les scènes de genre et les grandes machines académiques, et apprécier le beau métier des peintres. Il n’empêche, il existait à l’époque un véritable intérêt pour ce que l’on appelle aujourd’hui « l’art contemporain ». La presse consacrait de longs feuilletons à l’événement et le prix du Salon alimentait toutes les conversations.

Aujourd’hui, les expositions d’art visuel sont en concurrence avec le cinéma, la télévision. Et malgré, ou à cause, de la multiplication des prix dont pourtant certains tel le prix Marcel Duchamp s’imposent parmi les professionnels, aucun ne suscite le même engouement que les médaillés des salons du XIXe. Le rapport du public à l’art est aussi très différent de ce qu’il était à l’époque , surenchérit l’éditorialiste du Journal des Arts . D’une certaine façon, le public du XIXe s’appropriait les œuvres avec familiarité comme celui d’aujourd’hui le fait avec le cinéma. Mais un glissement s’est opéré avec l’art qui est maintenant « monumentalisé », presque sacralisé. On le regarde et on le commente comme on le ferait pour des reliques, avec une distance respectueuse. Et comme toutes les reliques chargées de symboles, il n’échappe pas à des actes de vandalisme, ainsi que la Liberté de Delacroix en a été la victime au Louvre-Lens. Avec l’augmentation concomitante de la valeur économique de l’art, il est à craindre que le phénomène ne perdure encore longtemps.”

Pour Sébastien Le Fol, dans Le Figaro , c’est l’affaire Courbet, dont je vous parlai la semaine dernière, qui “est révélatrice d’un nouveau rapport aux œuvres d’art. Jusqu’à présent, devant un tableau, nous nous demandions : « Qu’est-ce que je vois ? » Le regard était avant tout un art de pensée. Nous référant à l’histoire, l’esthétique ou à la philosophie, nous tentions d’en saisir le sens. En évitant toutefois de surinterpréter ce que nous voyions, comme le préconisait le plus joyeux des historiens de l’art, le regretté Daniel Arasse, dans son savoureux essai On n’y voit rien. Il y avait déjà tant à voir dans les limites d’un cadre.

Aujourd’hui, l’affaire se corse : la vérité artistique se niche ailleurs, comme dirait le héros paranoïaque de la série X-Files : elle se cache au-delà du visible. Un seul moyen pour l’atteindre : la radiographie ou le microscope. « L’art a-t-il encore sa place dans les musées ? En tout cas, l’histoire de l’art ne trouve plus la sienne en peinture », remarque justement l’écrivain et psychanalyste Gérard Wajcman dans son livre L’œil absolu. Place aux experts scientifiques.

La vie des arts est rythmée par les examens et les visites médicales , poursuit le chroniqueur du Figaro . Un jour, les résultats d’un scanner pratiqué sur la momie de Toutankhamon indiquent que le pharaon n’est pas mort assassiné mais aurait succombé à une surinfection due à une fracture de la jambe. Le lendemain, une caméra réflectographique infrarouge révèle l’existence de trois dessins au revers de la Sainte Anne de Léonard de Vinci. Vive l’« art transparent » ! Au On n’y voit rien de Daniel Arasse succède un nouveau credo : on doit tout voir.

Un chef-d’œuvre devrait toujours en cacher un autre. A Genève, un groupe de collectionneurs s’est mis en tête qu’il est propriétaire de la version originale de la Joconde, donc une Joconde plus vraie que celle du Louvre. Et pour convaincre les incrédules, ils déploient tout un appareillage scientifique, jusqu’à convoquer un expert en « géométrie sacrée ».

Le commun des mortels doit se contenter du Google Art Project. Ce service en ligne permet non seulement de visiter virtuellement certains musées, mais aussi de plonger dans le détail des tableaux, de s’immerger dans la peinture, jusqu’à se fondre dans le pigment. Le tableau devient ainsi une image que nous avons l’illusion de manipuler à notre guise. En réalité, plus on avance en elle, moins l’on sait où on est. « Ce qu’on nous donne à voir sur le site, explique Wajcman , c’est la peinture comme la voient les physiciens, ingénieurs, opticiens, techniciens des laboratoires de peinture (…) On croit nous faire voir de l’art, et en vérité on nous donne à voir une vision “scientifique”. » Le Diable n’est plus dans le détail, mais dans le visible.

Ce triomphe de l’œil absolu dans l’art reflète un mouvement plus profond qui parcourt nos sociétés , estime Sébastien Le Fol : l’obsession de la transparence. La « civilisation de l’hypervisible » dans laquelle nous avons basculé exige qu’on lui montre tout. Le mystère au cœur de toute œuvre d’art lui est insupportable. A ses yeux, on doit pouvoir radiographier l’imaginaire. Toutankhamon ? Courbet ? Nous n’avons sans doute encore rien vu. Bientôt, un professeur Nimbus nous expliquera, IRM à l’appui, qu’il a authentifié la madeleine de Proust.”

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