LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Nostalgie, drame et libération

6 min

L’évènement musique classique de la semaine dernière, c’était, Salle Pleyel mercredi 14 mars, le concert qui a réuni des musiciens de Corée du Nord et les membres de l’Orchestre philharmonique de Radio France, sous la direction de son chef, le Sud-Coréen Myung-Whun Chung, qui a expliqué à Emmanuelle Giuliani dans La Croix les raisons de ce projet a priori insensé. “C’est l’histoire d’un homme obstiné, passionné, mais qui sait ne pas brusquer les événements ni les personnes pour atteindre ses objectifs , écrit-elle. L’histoire aussi d’un musicien pétri d’idéal qui croit sincèrement que l’art peut contribuer à réconcilier des peuples que l’histoire a opposé. Le chef d’orchestre Myung-Whun Chung, directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, est à l’origine de la venue d’instrumentistes – environ 70 – de Corée du Nord, des membres du jeune Orchestre Unhasu, créé en mai 2009 en République populaire démocratique de Corée (moyenne d’âge : 20 ans !). « Comme beaucoup de mes compatriotes, j’ai passé toute ma vie dans une famille déchirée, ma mère étant originaire du Nord. Je ne connais pas un seul Coréen qui ne souhaite au moins un rapprochement, au mieux une réunification entre les deux Corées », témoignait Myung-Whun Chung lors de la présentation de cette initiative qui lui tient tant à cœur. « La France, qui est devenue mon port d’attache, me semblait la médiatrice idéale pour travailler à ce projet que je conçois comme une première étape d’une ambition plus vaste… »

Réticent à « se servir » de la musique à d’autres fins qu’elle-même, le chef d’orchestre fait pourtant exception quand il s’agit d’action humanitaire (il est avec son orchestre « ambassadeur de bonne volonté de l’Unicef » depuis 2008) ou de réconciliation. Son rêve ? Pouvoir réunir fin 2012 en un même ensemble des artistes nord et sud-coréens. « Il y a encore des obstacles politiques élevés par les deux pays. J’ai du mal à comprendre ce que les gouvernements du Nord comme du Sud attendent ou n’attendent pas de mes initiatives… En revanche, si les conditions financières sont réunies, je pense que nous pourrons aller jouer à Pyongyang avec l’Orchestre Philharmonique », poursuit Myung-Whun Chung.

A plus long terme, le chef caresse le projet d’aider les jeunes musiciens à parfaire leur formation, de quelque pays qu’ils viennent : « A mon âge (il est né en 1953) , c’est désormais le but de ma vie. Si, parmi les forces musicales que j’ai pu rencontrer à Pyongyang pour préparer la soirée du 14 mars (Myung-Whun Chung a été introduit auprès des autorités nord-coréennes par l’ancien ministre de la culture Jack Lang, qui a présidé à la mise en place d’un « office de coopération culturelle » à Pyongyang , précise une note de l’article de La Croix) , j’ai finalement choisi l’orchestre Unhasu, c’est en grande partie à cause de la jeunesse de ses membres. Ils ont un excellent bagage technique et, pour la plupart, découvrent l’univers de la musique classique occidentale avec fascination. » Et d’évoquer notamment leur travail enthousiaste sur la Neuvième Symphonie de Beethoven : « J’espère vraiment pouvoir mettre au programme, dans quelques temps, cette œuvre symbole de fraternité, très ardue à interpréter au meilleur niveau. » En guise de couronnement de cette réconciliation par la musique, « si tout se passe bien ! » , conclut Myung-Whun Chung cité par la critique de La Croix .

Tout pouvait d’ailleurs mal se passer, ne serait-ce qu’à cause de cette seule inquiétude, relevée par Le Point : “qu’un ou plusieurs des 90 membres de la délégation nord-coréenne ne fasse défection pour demander l’asile politique en France. « Un philharmonique arrive il ne faudrait pas que ce soit un quatuor qui reparte ! », souffle un connaisseur du dossier.“

Eh bien non, tout s’est bien passé, et le critique du Figaro , Thierry Hillériteau, est sorti plus qu’ému du concert. “Le ministre de la Culture ne s’y sera pas trompé , écrit-il. En présentant, mercredi soir, le concert, il avait prédit « un moment de grand bonheur musical et un surcroît d’émotion ». De l’émotion, il y en eut bel et bien à voir jouer côte à côte les 50 musiciens de la République populaire démocratique de Corée et les 70 instrumentistes du Philhar, sous la baguette du Sud-Coréen Myung-Whun Chung. De l’émotion toujours lorsqu’ils ont entonné d’une seule voix le motif en forme de choral du final de la Symphonie n° 1 de Brahms, qui guida cette armée sans drapeau de la pesanteur tragique vers une éclatante résolution finale.

Arrivés dimanche, les musiciens de l’Unhasu auront eu deux jours et cinq services de répétitions pour s’acclimater au jeu des Français. « Lors de la première répétition, raconte Svetlin Roussev, premier violon solo du Philhar, ils étaient figés. Les autorités coréennes leur avaient attribué des places et nous sentions qu’ils n’osaient pas se mélanger, comme cela se fait chaque fois que nous intégrons d’autres musiciens à l’orchestre. » Dès le deuxième service, Svetlin Roussev a pu dialoguer en russe avec son voisin de pupitre nord-coréen : Mun Kyong Jin. « Beaucoup ont fait leurs études à Moscou. Une fois passée la barrière du langage, nous avons été étonnés par leur efficacité et leur réactivité. Nous redoutions qu’ils manquent de souplesse. Mais non. Ils ont un soin particulier à noter, plus encore que nous-mêmes, la moindre nuance ou la moindre articulation. »

De l’émotion dans la salle. Mais aussi sur scène, à en juger par les sourires vite effacés des musiciens nord-coréens. En première partie, ils ont présenté quelques pages de leur répertoire devant un public enthousiaste et curieux. Pour la plupart, des pièces sans nom ni compositeur, ayant vocation à faire découvrir l’instrumentarium de Corée du Nord (tel que l’haegum ou le kayagum). Peut-être manqua-t-il aussi, dans le Rondo Capriccioso de Saint-Saëns, qui refermait symboliquement cette première partie, la flamme qu’y aurait apportée un orchestre français. Mais quel raffinement ! Et quelle virtuosité du violoniste Mun Kyong Jin, qui se joua de ses mélismes d’un grand geste lié. De ces émotions, la plus intense restera le premier bis des deux orchestres : Arirang, l’un des tubes les plus populaires des deux Corées. Myung-Whun Chung le dédia, les larmes aux yeux, à sa propre mère, originaire de Corée du Nord. « De tous mes concerts, c’est celui qu’elle aurait préféré », dit-il. Comme l’ouverture de Carmen qui a suivi, où les cordes jouaient symboliquement à l’unisson , Arirang annonçait le dialogue que le chef souhaite instaurer entre la France et la Corée du Nord, mais aussi entre les deux Corées. Pendant les répétitions, le chef a laissé échapper ce commentaire, à l’adresse des musiciens coréens : « On commence avec la nostalgie, puis il y a le drame, et finalement on est libéré. »

Du talent de composition des concerts à la prophétie politique, espérons qu’il n’y a qu’un pas !

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......