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Numérique assassin !

5 min

“Le numérique , constate Alexandre Gefen dans Le Magazine Littéraire , est à la fois l’avenir et la mort de la critique génétique, cette discipline qui s’intéresse aux manuscrits et brouillons pour cerner le processus d’élaboration de l’œuvre, en tirer des pistes interprétatives et approcher le mystère de la création. D’un côté, le web peut offrir de splendides éditions en ligne de manuscrits (par exemple ceux de Stendhal ou de Nietzsche). De l’autre, l’usage par les écrivains de l’informatique relègue souvent dans les limbes ratures, reprises, corrections et annotations, hormis pour les rares d’entre eux profitant, comme Pascal Quignard, du papier pour rêver et dessiner. Le plus souvent, la mémoire d’un projet en prend un coup à l’heure du traitement de texte – et ce ne sont pas les dix-sept ordinateurs laissés par Derrida dans les archives de l’Imec et leurs disquettes sans doute à jamais illisibles qui le démentent… A moins que les auteurs publient sur leurs sites ou blogs des fragments ou des états transitoires de leurs travaux, à l’instar de Jean-Philippe Toussaint, qui nous permet de suivre la genèse de son personnage, Marie, ainsi que ses pérégrinations géographiques et imaginaires…” C’est à voir sur www.jptoussaint.com . Mais le numérique, c’est aussi la mort de certains signes. « C’est grave, je ne comprends pas pourquoi on préfère changer les signes plutôt que les ordinateurs. » Ce cri du cœur, rapporté par Libération , c’est John Richard, président de la Société de protection de l’apostrophe, qui le pousse. L’apostrophe, “un signe que des dizaines de municipalités britanniques suppriment dans les nouveaux noms de rue, en arguant que la ponctuation est mal interprétée par les logiciels informatiques.” Le numérique assassin menace encore toute une corporation. “Ils forment l’armée de l’ombre de l’édition , écrit Corinne Renou-Nativel dans La Croix. Sans eux, orthographes délictueuses, répétitions, syntaxes douteuses, personnages au nom fluctuant au fil des pages, ponctuations déficientes pulluleraient dans les livres. [Ils] sont des milliers. Personne ne sait combien. Travailleurs à domicile, indépendants et isolés, ils ne se regroupent pas en confrérie pour compter leurs forces et leurs troupes. Ni défendre leurs droits. Avant d’exercer ce métier, ils ont souvent eu une autre vie. Amoureux de leur activité, ils ont en commun la passion du mot juste, le goût de la littérature, un sens aigu du perfectionnisme.” Vous les aurez reconnus, ce sont les correcteurs. “En ces temps de baisse des ventes, bien des éditeurs, épaulés par les logiciels de correction, sont tentés, s’alarme La Croix, de faire des économies sur ces invisibles correcteurs – rendant soudain visible leur absence. Les grandes maisons, comme Gallimard – réputé pour le soin apporté à la correction – font désormais l’impasse sur la correction des poches. Avec parfois des exceptions, comme pour les Harry Potter, où Pierre Granet a repéré que le fameux Dubois, chef d’équipe de quidditch, apparaissait sous le nom de Wood à la première occurrence… […] Le secteur a souvent déployé des trésors d’imagination pour abaisser le coût de la correction. […] « La plupart vivent dans la terreur, estime Anne Hébrard, secrétaire général du Syndicat national des correcteurs. C’est un métier sinistré où il y a peu de travail et qui est très mal payé. » Elle observe les dérives depuis des années. Gallimard est poursuivi devant les prud’hommes pour imposer depuis 2010 à ces travailleurs à domicile une mutuelle beaucoup plus coûteuse (10% au minimum de leurs revenus mensuels) qu’à ses salariés en interne Harlequin l’est aussi pour ne pas compter les espaces entre les mots, afin de diminuer de 20% la rémunération. Une pratique courante consiste à diviser un manuscrit en plusieurs parties, les confier à autant de correcteurs en leur expliquant qu’il s’agit d’un test dont dépendra une future collaboration, ne pas les rémunérer sous prétexte de travail médiocre, et obtenir au final un manuscrit corrigé sans avoir déboursé un sou…” Et pourtant, quel beau métier ! « On dit souvent que c’est un métier d’obsessionnels. C’est un peu vrai, remarque Christine Bolton, enseignante à Formacom, l’école la plus cotée qui forme plus d’une vingtaine de professionnels chaque année. Pour traquer la coquille, le défaut dans la structure, l’information erronée, il faut un esprit extrêmement critique et avoir le doute ancré en soi de façon à remettre en cause ce que l’on rencontre. » […] « Etre cultivé, fort en grammaire, imparable en orthographe ne suffit pas, ajoute Dominique Froelich, préparatrice chez Gallimard depuis 30 ans. C’est le discernement qui fait le bon correcteur : savoir où intervenir, à quel point, et où se retenir d’intervenir. Il faut établir une hiérarchie des faiblesses d’un texte, se concentrer sur les plus importantes, comme les erreurs d’information. » […] Dominique Froelich a rencontré tous les cas de figure avec les écrivains Gallimard à qui elle soumet ses corrections. « Il y a l’auteur qui rend un manuscrit très faible et qui est hors de lui devant mes interventions nombreuses. Il y a la grande célébrité dont je ne peux pas donner le nom, à qui, un peu embarrassée, je montre le manuscrit complètement maculé de rouge et qui dit : “Vous êtes sûre que vous avez tout vu ?” » […] Le zéro faute ? Beaucoup de correcteurs l’évoquent avec des regrets dans la voix comme inaccessible. « Quand il reste trois coquilles dans un ouvrage, on peut dire qu’il est très bien corrigé, estime Christine Bolton. Tout dépend aussi de la qualité du manuscrit au départ. Il est difficile d’être sur tous les fronts. » De nombreux lecteurs se plaignent de textes qui recèlent de plus en plus de coquilles et d’erreurs. A qui la faute ? « Les correcteurs sont plus qualifiés qu’auparavant, remarque la formatrice de Formacom. En revanche, ils travaillent avec des délais plus courts. Et puis tous les ouvrages ne passent pas entre leurs mains. » Comme le dit Hugues Pradier, le directeur de la prestigieuse collection « La Pléiade » : « Les lecteurs attendent que nos ouvrages soient parfaits, ce qui est impossible. Les livres dits parfaits sont ceux dont on n’a pas encore vu les coquilles. »

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