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Où sont Bono et Sting ?

7 min

« Présentations culturelles : groupe de musique populaire. » A première vue, cela ressemble à un traité de musicologie. Sauf que c’est le titre d’une note diplomatique que l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou envoie en janvier 1975 à Washington , dévoile Sarah Halifa-Legrand dans Le Nouvel Observateur . En pleine guerre froide, l’ambassadeur Walter Stoessel expose dans ce câble récemment rendu public par WikiLeaks son plan machiavélique pour pervertir le communisme soviétique : il « suggère d’envoyer en tournée en URSS des groupes de musique populaire ». Mais attention, il ne s’agit pas de piocher dans n’importe quel genre musical pour inoculer ce poison culturel à l’opinion publique soviétique. « La soul ne marche pas bien ici, je pense qu’il faut privilégier le soft rock, le blues ou la country », précise-t-il. Dans sa liste idéale de rock stars, on trouve Bob Dylan, James Taylor, Don McLean, Joni Mitchell. Autres appâts potentiels : Neil Young, Crosby Stills & Nash, Carly Simon, Carole King. Ont-ils été approchés ? Quatre ans après cette note, Elton John monte sur scène à Moscou. Bob Dylan se produit dans la capitale soviétique en 1985. Et, en 1987, James Taylor, Santana, Bonnie Raitt et les Doobie Brothers découvrent à leur tour le public moscovite, suivis de Billy Joel. Deux ans plus tard, c’en est fini du mur de Berlin. Grâce à eux ?”

La dimension subversive des musiques populaires reste en tout cas prise très au sérieux par toutes sortes de régimes autoritaires. “Depuis 2000, Freemuse, une association basée à Copenhague, dénonce les actes de censure contre les musiciens, partout sur la planète , rapporte François-Xavier Gomez dans Libération . Ces dernières semaines, Freemuse alertait [ainsi] sur le sort de Said Aliyev, alias Dado, rappeur emprisonné en Azerbaïdjan après avoir publié sur Internet une diatribe contre la corruption policière. En 2012, elle a recensé 173 cas, parmi lesquels le procès des Pussy Riot à Moscou et les persécutions d’artistes par les fondamentalistes musulmans au Mali. En mars, Ole Reitov, cofondateur avec Marie Korpe de Freemuse, participait à une table ronde à Marseille dans le cadre du festival Babel Med. Son thème : « Musique et résistance ». En 1998, Reitov, à l’époque journaliste de la radio danoise, avait organisé un forum consacré à la censure des musiciens. « C’était l’année de l’assassinat du chanteur kabyle Lounès Matoub en Algérie, celle aussi de l’arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan, avec interdiction de toute activité musicale », rappelle-t-il. Le succès de la réunion aboutit, deux ans plus tard, à la fondation de Freemuse. « Nous partions de l’idée que les écrivains sont protégés par le Pen Club, et les journalistes par Reporters sans frontières, explique Ole Reitov. Pour les musiciens, il n’y avait rien. » Avec des moyens limités (six salariés, dont trois à plein temps), Freemuse entretient un réseau de correspondants et travaille en relation avec d’autres ONG : Human Rights Watch, Amnesty International ou Freedom Now. D’après le directeur de Freemuse, les atteintes à la liberté d’expression sont d’origine politique, religieuse ou linguistique. En Turquie, nombre d’artistes d’expression kurde, dont l’idole Ferhat Tunç, ont été jugés et condamnés. En Iran, Mahsa Vadat brave l’interdiction faite aux femmes de chanter. « A la seule exception des berceuses destinées aux bébés », explique-t-elle. Au Cameroun, le cas de Lapiro de Mbanga est représentatif du travail de Freemuse. Ce chanteur satirique avait subi les foudres du régime de Paul Biya en raison de sa chanson Constitution constipée. En 2008, il était condamné à quatre ans de prison. La campagne lancée par Freemuse a abouti à la libération de l’artiste, en 2011. Il vit aujourd’hui en exil aux Etats-Unis.

Malgré le soutien de quelques grands noms (Manu Chao, Kris Kristofferson), Reitov déplore le manque de mobilisation des musiciens eux-mêmes : « Ils devraient être les premiers à défendre leurs confrères. Quand l’un d’eux est victime de l’arbitraire, où sont Bono ou Sting ? »

Oui, où sont Bono ou Sting, quand il s’agit par exemple de défendre Indochine, dont le nouveau clip, réalisé par le Québécois Xavier Dolan, provoque la polémique ? College Boy “met en scène des ados beaux comme des anges , décrit Emmanuel Marolledans Le Parisien. Sauf qu’ils font vivre un enfer à l’un de leurs camarades. Il y a d’abord des boulettes de papier lancées sur la victime en pleine salle de classe, puis son casier dégradé, une balle de basket envoyée en pleine figure. Au fil des minutes, la tension monte jusqu’à atteindre l’insoutenable. Le gamin est passé à tabac, à terre. Des coups de pied, des coups de poing. L’humiliation ne s’arrête pas là. Elle va même jusqu’au bout de l’horreur. L’adolescent est attaché à une croix puis exécuté à coups de revolver par certains élèves tandis que d’autres filment la scène avec leur téléphone portable. Les adultes autour, eux, préfèrent se voiler la face, un bandeau sur les yeux pour ne pas voir les atrocités en cours.”

Quelle réaction côté CSA ? “L’intimidation, plutôt que la sanction , rapporte encore Emmanuel Marolle. Réuni en assemblée plénière [mardi], le CSA n’a pas décidé d’une interdiction de diffusion en télé du clip en journée, voire en soirée. En revanche, le gendarme de l’audiovisuel a l’intention de se saisir systématiquement des images de cette vidéo. En d’autres termes, elle va étudier les extraits du clip déjà diffusés sur certaines chaînes comme Canal , lundi soir dans Le Grand Journal qui recevait le chanteur du groupe, Nicola Sirkis. « Nous prendrons éventuellement une décision de mise en demeure des télés de ne plus diffuser de nouveaux extraits du clip ou d’une sanction financière, pour en avoir déjà passés », explique-t-on au CSA, qui ne va pas plus loin pour l’instant, dans la mesure où aucune chaîne n’a encore pris le risque de diffuser la vidéo d’Indochine dans son intégralité.”

Faute de Sting ou de Bono, c’est Gilles Martin-Chauffier qui s’enflamme, dans Paris Match , pour défendre les quasi censurés : “Dolan et Nicola Sirkis ne sont pas des « consciences » professionnelles qui se jettent sur un micro dès qu’ils peuvent délivrer un cours de morale, ce sont des artistes qui font parler l’âme de leur époque , estime-t-il. Si certains sont choqués, tant mieux ! C’est à ça que servent le cinéma, la littérature, la chanson et le reste… Non pas à bercer la société mais à la secouer.”

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