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Ouverture et compréhension

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“Le 3 octobre dernier , raconte Delphine de Mallevoüe dans Le Figaro, à l’Opéra Bastille, alors qu’on joue La Traviata de Verdi devant un parterre plein, un couple de touristes du Golfe, assis au premier rang pour la modique somme de 462 euros, doit sortir en pleine représentation. Le voile porté par la jeune femme affole les vigiles devant les écrans de contrôle et provoque l’émoi des choristes sur scène qui menacent de ne plus chanter si une solution n’est pas trouvée. Quoique claire et plutôt discrète, l’étoffe lui couvre les cheveux, la bouche et le nez, or la loi d’octobre 2010 interdit de « dissimuler son visage » dans l’espace public. La spectatrice avait pourtant pu entrer dans les lieux sans encombre et passer les contrôles des billets. Le directeur adjoint de l’Opéra de Paris, Jean-Philippe Thiellay, est alerté au cours du deuxième acte. « Certains choristes ont indiqué qu’ils ne voulaient pas chanter », a-t-il expliqué. A l’entracte, un contrôleur intervient pour aviser le couple de la loi française et invite la femme soit à retirer son voile, soit à quitter les lieux. Les intéressés sortent sans histoire. « Et n’ont même pas demandé un remboursement », précise un cadre de la maison. « Ce n’est jamais très agréable de demander à quelqu’un de sortir d’une salle de spectacle, où en principe on parle d’ouverture et de compréhension », regrette Jean-Philippe Thiellay.” Ouverture et compréhension… J’avais raconté ici fin juin comment l’annonce de la programmation au Metropolitan Opera de New York de 8 représentations, en octobre et novembre, de l’opéra de John Adams, The Death of Klinghoffer , créé en 1991 et inspiré de la prise d’otage de l’Achille-Lauro par des membres du Front de libération de la Palestine, qui avaient exécuté un retraité juif américain handicapé (le Klinghoffer du titre), avait provoqué la polémique, et abouti, pour calmer le jeu, au renoncement de la retransmission en direct de l’œuvre dans 2 000 salles de cinéma. Eh bien cela n’a pas suffi : lundi, comme le rapporte le correspondant du Monde à New York, la première de l’opéra de John Adams s’est tenue avec un Met sous dispositif de sécurité exceptionnel” en raison d’une “manifestation d’opposants à ce spectacle […] venus dire leur colère contre une œuvre qu’ils jugent antisémite. […] Bien avant le spectacle, plusieurs centaines de manifestants, dont certains en fauteuil roulant, en signe de solidarité avec Klinghoffer, s’étaient réunis face à une estrade sur laquelle plusieurs figures politiques et religieuses de New York se sont succédé. Parmi eux, […] l’ex-maire de New York, Rudolph Giuliani. Celui-ci a estimé que cet opéra présente « une vision déformée de l’histoire », considérant que John Adams crée un « mythe » dans lequel il traite les protagonistes « sur un pied d’égalité ». […] Autour se presse une foule éparse brandissant des pancartes : « Honte au Met, honte à Peter Gelb ». Le directeur général de l’opéra, qui est juif, a en effet fait l’objet de menaces, comme plusieurs artistes présents sur scène. Alan Opie, le baryton qui tient le rôle de Leon Klinghoffer a ainsi reçu des courriels affirmant qu’il serait « assimilé aux meurtriers ». […] Alors que la Zionist Organization of America a carrément demandé que les quatre principales fondations juives qui financent le Met lui retirent leur soutien, le maire de New York, Bill de Blasio, a pris le contre-pied de ces critiques, rappelant que « la façon de penser des Américains consiste à respecter la liberté de parole ». Il y a quelques jours, Martin Garbus, un avocat célèbre pour ses prises de position en faveur du Premier amendement de la Constitution américaine, qui garantit la liberté d’expression, écrivait un point de vue publié dans le New York Daily News : « contrairement à beaucoup de protestataires, j’ai vu l’opéra. Il n’est pas antisémite », estimait-il. […] Pour désamorcer la polémique, le Met avait lancé une campagne accompagnée du slogan « Voyez-le. Après, décidez ».” Un opéra que certains ne pourront plus voir du tout, pour décider après, c’est Carmen, le plus célèbre des opéras français, [qui] ne sera pas joué à l’Opéra de Perth, en Australie-Occidentale“ , nous apprend Caroline Taïx dans M Le magazine du Monde. Pourquoi ? Parce que “Georges Bizet a fait démarrer l’œuvre près d’une manufacture de tabac. Ses personnages fument. Et pire : ils font l’éloge du tabac. « Dans l’air, nous suivons des yeux la fumée qui vers les cieux monte, monte parfumée », chantent les femmes de la manufacture. Il n’en fallait pas plus pour juger l’opéra « unhealthy », mauvais pour la santé, voire malsain. Carmen, qui fêtera en 2015 ses 140 ans, est accusé de rendre la cigarette glamour. Carolyn Chard, la directrice du West Australian Opera, a renoncé à présenter Carmen après avoir décroché un nouveau sponsor : la fondation publique Healthway, qui lutte contre le tabac, l’alcool, l’obésité. « Nous devons accepter et comprendre les valeurs de nos sponsors », a expliqué la directrice au quotidien The Australian. […] Déprogrammer Carmen au nom de la lutte antitabac ? Le premier ministre conservateur Tony Abbott a dénoncé « la folie du politiquement correct ». « On ne déprogramme pas Macbeth parce que cette pièce promeut le meurtre des rois ! », a-t-il pris en exemple. […] Pour un lecteur de The Australian, le West Australian Opera aura du mal à trouver des œuvres au goût de son sponsor. « Les opéras devront juste être réécrits. Dans Carmen , il faudra se mettre au patch. Don Giovanni portera des préservatifs. Dans La Traviata , on ne boira plus que de l’eau minérale. Dans La Bohème , Mimi, malade de la tuberculose, sera placée dans un sanatorium. Dans Giulio Cesare de Haendel, Cléopâtre prendra des douches et non plus des bains. Et le public restera chez lui. »

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