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Pas de prescription pour Wagner en Israël

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“Il est mort à Venise, le 13 février 1883, et l’on pourrait croire qu’il y a prescription. Erreur , constate le correspondant du Monde à Jérusalem, Laurent Zecchini : Wilhelm Richard Wagner suscite toujours des haines vivaces en Israël. Pour ses adversaires, l’homme, l’antisémite virulent, sa musique qui fait écho, selon eux, aux camps de concentration, sont répugnants, à bannir sans modération. Pour les amoureux inconditionnels de ses opéras, il est l’un des plus grands compositeurs du XIXe siècle, et il est temps de mettre un terme au boycottage qui frappe sa musique en Israël.

Vouloir réconcilier Uri Chanoch, ce rescapé des camps de la mort âgé de 85 ans, qui retrouve une jeunesse militante pour imposer l’annulation de toute interprétation de l’auteur de Tristan et Isolde, et l’avocat Jonathan Livny, fondateur en 2010 de la Israel Wagner Society, est un combat perdu d’avance. « Il était un antisémite ultra, il a insulté notre religion, il nous a traités de “vers” ! Mais pourquoi font-ils de Wagner leur Dieu ? C’est une honte ! », tempête le premier. « Je hais l’homme, mais j’adore sa musique et je n’accepte pas la tyrannie des survivants de l’Holocauste : ils n’ont pas le droit de terroriser le public », martèle le second.

Mieux vaut donc s’entretenir séparément avec Uri Chanoch et Jonathan Livny… , estime avec prudence le journaliste du Monde . Pour le moment, le vieil homme a gagné : les concerts publics du compositeur maudit font l’objet d’une large autocensure. Le 7 juillet 2001, à la fin d’un concert à Jérusalem, le chef d’orchestre israélo-argentin Daniel Barenboïm demanda son accord à l’assistance pour jouer un extrait de Tristan et Isolde, et ce fut un triomphe. Mais le 25 juillet, la commission de la culture de la Knesset (le Parlement israélien) appela au boycottage du chef d’orchestre, coupable d’avoir « exécuté la musique du compositeur préféré d’Hitler », et ce « jusqu’à temps qu’il s’excuse ».

Tout a commencé le 12 novembre 1938, quand le chef d’orchestre Eugen Szenkar supprime Lohengrin du programme du Palestine Symphony Orchestra pour protester contre la Nuit de cristal (le pogrom contre les juifs dans l’Allemagne du IIIe Reich dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938). Ce sera le début de la diabolisation de Wagner en Israël. A l’étranger, nul tapage : lorsque le chef d’orchestre autrichien Roberto Paternostro a dirigé l’Orchestre de chambre d’Israël, en juillet 2011, lors du Festival de Bayreuth, pour interpréter Siegfried Idyll, rares furent les manifestants à protester à Tel-Aviv.

Contacté par Le Monde, Paternostro assure vouloir « respecter l’attitude de chaque survivant de l’Holocauste qui associe toujours la musique de Wagner avec des souvenirs horribles ». Il préconise un « rapprochement prudent » entre les positions. Mi-octobre, il était à Berlin pour recevoir la prestigieuse récompense Echo Klassik, décernée au concert de Bayreuth. « Le jury a considéré que le concert dépassait les frontières, comme un appel à l’humanité. Je suis content que cela ait été compris. Nous avons obtenu un large soutien à travers le monde, y compris en Israël. » Mais « je ne veux pas blesser les survivants en disant : du moment que vous ne protestez plus, tout va bien avec Wagner »… Or, on est loin du compte , assène Laurent Zecchini.

Le 18 juin promettait d’être une journée historique : à l’initiative de Jonathan Livny, un concert Wagner, sous la direction du maestro Asher Fisch, ainsi qu’une discussion sur l’influence de l’opéra Tannhäuser sur Theodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste et grand admirateur de la musique de Wagner, devaient avoir lieu à l’université de Tel-Aviv. Las, le projet fut éventé, et ce fut un tollé. A la manœuvre, Uri Chanoch, vice-président du centre qui regroupe les 54 associations de survivants de l’Holocauste, lesquelles firent beaucoup de bruit, tant et si bien que l’événement fut annulé.

Jonathan Livny, dont la famille a été décimée par la Shoah, veut coûte que coûte lever « ce dernier boycott lié à l’Allemagne nazie, qui est devenu, de manière détournée, un symbole du respect envers l’Holocauste ». Il s’insurge contre « la tyrannie des professionnels de l’Holocauste » : « Les Israéliens ne boycottent pas les Mercedes et les Volkswagen ! C’est un mensonge de dire que la musique de Wagner réveille la mémoire des camps de concentration : elle n’a jamais été jouée dans les camps ! »

Ce que confirme le professeur Na’ama Sheffi, dont les livres sur ce sujet font autorité. Pour elle, l’opposition viscérale au compositeur est une question culturelle : « Wagner a acquis un rôle symbolique pour renforcer le nationalisme d’Israël, et celui-ci a besoin de préserver ce tabou. En outre, la question est de savoir si les Israéliens cherchent à se confronter à leur passé compliqué, ou s’ils se drapent toujours dans une étoile jaune de David, comme si cela pouvait les protéger d’un débat. »

Na’ama Sheffi pense que la stratégie consistant à tenter d’organiser des concerts ne fait qu’ « exacerber les passions ». Elle préconise des cycles de conférence pour expliquer, éduquer le public israélien à la musique de Wagner. Quant à la présidente de la fédération des associations de survivants, Colette Avital, elle reste prudente : « Tant qu’il y aura des survivants de l’Holocauste, je respecte leur point de vue, je ne veux pas heurter leurs sentiments. »

Sachant qu’Israël comptait quelque 200 000 rescapés de la Shoah début 2012, les amoureux de la musique wagnérienne ne sont pas prêts d’assister à un concert en Israël. D’autant que, comme le rappelait Asher Fisch, le boycottage « est devenu celui de la seconde génération. Si nous ne faisons rien pour l’abolir, il restera en place pour l’éternité ».”

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