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Pas de sapin pour le Printemps

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« Paris, ville de tous les chefs-d’œuvre » , tonitrue en une Le Parisien , qui titre encore : « Paris, capitale mondiale de l’art ». Pas en reste, Le Figaro estime que « l’étendard artistique est levé à Paris » , à propos de « la folle semaine de l’art contemporain à Paris ». “En quelques jours, la capitale inaugure en rafale , écrit Valérie Duponchelle. [Lundi] soir, le président Hollande et son premier ministre, Manuel Valls, [ouvraient] le bal à la spectaculaire Fondation Louis Vuitton. Samedi, le président célèbrera officiellement la renaissance du Musée Picasso et le retour à la lumière des chefs-d’œuvre donnés par l’artiste à la France. Entre ces deux moments clés, l’art en aura vu de toutes les couleurs, du plus muséal au plus expérimental.” Au plus lamentable également : “[lundi], à 18 heures, devait avoir lieu l’inauguration officielle de Tree, la sculpture gonflable vert pomme de 24 mètres signée Paul McCarthy, place Vendôme. […] Patatras ! , s’exclame la critique du Figaro . Après l’agression de l’artiste jeudi et le sabotage de son œuvre, vendredi soir, Paul McCarthy, 69 ans, a décidé lui-même de ne pas réinstaller la chose que tout le monde décodait désormais comme un sex toy.” Tout le monde, mais surtout “le Printemps français, mouvement mêlant militants identitaires et catholiques traditionalistes, [qui] avait tweeté , rappelle Libération : « Un plug anal géant de 24 m de haut vient d’être installé place Vendôme ! Place #Vendôme défigurée ! Paris humilié ! » Le quotidien se demande d’ailleurs “comment des catholiques traditionnalistes pourraient bien savoir ce qu’est un plug anal, objet pas si répandu que ça, quand même…” « Paul est triste et déçu, déclare au Figaro Chiara Parisi, toute nouvelle directrice des programmes culturels de la Monnaie de Paris, qui expose sa Chocolate Factory. Il y avait là une réflexion sur l’art et sur les codes de la culture populaire, un jeu sur les formes et sur les sens qui n’a pas choqué ailleurs, aux Pays-Bas par exemple. » […] Samedi, assure Valérie Duponchelle, dans les prémices de la folle semaine de la Fiac, bien peu d’avis positifs chez les pros de l’art sur le Tree de McCarthy, jugée au mieux « d’une ligne plaisante comme le design », au pire « d’une provocation, d’une pauvre blague qui date, comme la rébellion des seventies ». Peu de monde , selon elle, pour applaudir cette « irruption de mauvais goût » au cœur de Paris , « une bêtise que de l’imposer ainsi dans l’espace public ». Bonne ou mauvaise, toute publicité est bonne, disent les Américains.” “Décidément, la place Vendôme ne réussit pas – ou trop bien – aux artistes provocateurs , juge pour sa part l’éditorial du Monde. En 1871, la Commune de Paris décidait de démolir la colonne Vendôme, érigée avec le métal de canons fondus et glorifiant « la tradition de conquêtes, de meurtres et de pillages », aux yeux des communards. Et parmi eux, du peintre Gustave Courbet, alors président de la Fédération des artistes. Peu importe que Courbet n’ait ni voté la mise à bas de la colonne et n’y ait pas pris part. Six mois plus tard, quand les versaillais eurent écrasé la révolte, celui qui voulait « épater le bourgeois » et révolutionner l’art de son temps fut poursuivi, condamné, emprisonné à Sainte-Pélagie, avant d’être exilé en Suisse et d’y mourir, ruiné et abandonné. Toutes proportions gardées, car l’on n’embastille plus les artistes en France, l’Américain Paul McCarthy vient de faire une expérience similaire. […] On ne comparera pas, plus avant, Paul McCarthy à Courbet. Mais ce dernier , estime Le Monde, avait compris, bien avant le marketing, que le scandale fait vendre, et il ne s’en priva pas. L’Américain est, à cet égard, son digne successeur la provocation est son moteur et la dernière en date a réussi au-delà de toute attente. La presse internationale en fait des gorges chaudes, au moment même où Paris entend retrouver son statut de capitale mondiale de l’art. […] Chacun est libre de ne pas apprécier le travail de l’artiste américain. Ce n’est pas une raison pour se donner le ridicule de l’agresser et de vandaliser ses œuvres. Sauf à pousser le crétinisme jusqu’à vouloir imposer aux créateurs contemporains un ordre moral digne des versaillais de 1871.” “L’amusant de l’histoire , considère Eric Loret dans Libération , est que c’est le propre des œuvres satiriques (c’est-à-dire qui critiquent les mœurs contemporaines) que de révéler non pas l’esprit tordu de leur créateur, mais la saleté profonde de ceux qui en sont choqués. […] A quoi sert l’art ? Entre autres à faire penser et discuter. En ce sens , estime notre confrère en Dispute, Tree a plus que rempli ses objectifs. Ce qu’on oublie souvent, c’est que les formes les plus classiques de l’art peuvent aussi être sexuelles : les colonnes, symboles de victoire, ont des élans phalliques. Il n’y a rien d’étonnant à cela : la virilité est friande de glaives, de flèches, de canons, de tout ce qui évoque la puissance sexuelle dans le domaine de la puissance guerrière. A ce titre, si l’on veut prendre ce Tree pour un plug anal, on pourra y lire un dévoiement de la symbolique de la colonne, un renversement satirique, exactement comme la Fontaine de Duchamp avait transformé une pissotière (où on met du liquide) en source (à laquelle on boit du liquide), en mettant l’objet cul par-dessus tête. Tree, peut-être sans grande originalité, a recours à cette figure rhétorique de la modernité. Que l’artiste ait préféré laisser l’arbre dégonflé, déturgescent, serait du coup parfaitement cohérent avec le retournement anti-phallique et anti-belliqueux de la colonne Vendôme.” Et ça, les intégristes iconoclastes n’y avaient sans doute pas pensé…

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