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Patrimoine à vendre

5 min

C’est une tragi-comédie qui fera sans doute date. « Dans le monde entier, mon cher Panisse, tout le monde croit que les Marseillais ont le casque et la barbe à deux pointes, et qu’ils se nourrissent de bouillabaisse et d’aïoli, en disant “bagasse” toute la journée », écrivait le Provençal Marcel Pagnol , cité par Arts Magazine. Il est temps d’en finir avec les clichés , estimait au début du mois le mensuel. A quoi ressemblaient Marseille et ses habitants en 1850 ? Et à quoi ressemble-t-elle aujourd’hui ? La maison Leclere propose [le 12 octobre] une vente aux enchères de photographies consacrées à la cité phocéenne et à la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Y seront réunies 230 œuvres choisies – anciennes et contemporaines – qui mêlent l’histoire de la ville et l’histoire de la photographie. La vente se divise en deux parties. La première provient de deux collections privées et réunit des tirages de vues d’avant-guerre et actuelles. […] La dernière partie de la vente regroupe 150 œuvres commandées par l’Agence régionale du patrimoine Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’occasion , se réjouissait le mensuel, de croiser le paysage urbain de Gabriele Basilico, les vues touristiques de Massimo Vitali, de s’accommoder de l’humour grinçant du Catalan Jordi Bernadó et de contempler les clichés noir et blanc de Bernard Plossu. Tous les tirages proposés à la vente sont uniques” , concluait l’article d’Arts Magazine .

Sauf que… « Lorsque j’ai appris ce projet de vente aux enchères, je suis tombé de la chaise », explique Bernard Millet, depuis le Maroc où il dirige le centre culturel français. C’est lui , précise le 1er octobre Magali Jauffret dans L’Humanité , qui, à la tête de l’agence régionale du patrimoine PACA, avait commandé et acquis, en 2002, un état des lieux photographiques du patrimoine régional à l’Italien Gabriele Basilico, aujourd’hui décédé, puis, en 2006, des images sur le rôle joué par le patrimoine dans ce paysage à Plossu, Vitali, Davies et Bernadó. Comme l’a révélé le journal Le Monde, ces pointures internationales ont appris, incidemment, que cet ensemble, qui s’apparente à ce qui fut entrepris et, depuis lors, précieusement conservé, par les missions héliographique, Transmanche, Datar, [devait] être dispersé, le 12 octobre, par la maison de ventes Leclere, à Marseille, si les quelque 90 lots les concernant ne sont pas retirés de la vente, comme le réclament à la fois Les Filles du Calvaire, Agnès B, Caméra Obscura, VU et Le Réverbère, leurs galeristes, ainsi que la Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe (Saif) et l’Union des photographes professionnels (UPP). Ces artistes ne sont pas seulement blessés de la sous-estimation du prix de leurs œuvres, ils sont outrés de ne pas avoir été informés et choqués de découvrir qu’en France, on pourrait, désormais, disperser pareille collection. Bernard Plossu l’exprime très bien dans Nice Matin : « On a fait un travail sur le patrimoine, on aimerait qu’il reste au patrimoine. » Bernard Millet, qui trouve cette affaire « consternante, décevante », se souvient avoir prévu, lors de la signature des contrats types une clause stipulant que si l’association, financée par l’Etat et la région, était dissoute, les photos étaient dévolues à l’Etat. Mais voilà, l’association n’a pas été dissoute. Rebaptisée agence pour le développement et la valorisation du patrimoine, elle a, juste en changeant de nom, été vidée de ses objectifs et de ses finances. Si bien qu’elle s’autorise à mettre en vente et, pire encore, à disperser un patrimoine qui, conçu comme un ensemble, perd sens dès lors qu’une image est isolée. L’Etat, qui se trouve ainsi lésé et qui aurait là l’occasion de montrer son attachement à certaines valeurs, n’a pas encore réagi (on est alors le 1er octobre, je le rappelle). Pourtant, il se pourrait bien que le marchandage de ces lots […] fonctionne comme une sorte d’alerte afin que la France reste l’un des rares pays où les musées ne sont pas obligés, pour s’autofinancer, de marchander leurs réserves…” , concluait alors Magali Jauffret dans L’Humanité .

Le Monde , qui avait sonné l’alerte dès le 21 septembre, revient à la charge dans son numéro daté du 12 octobre, le jour de la vente. Claire Guillot précise dans son article que la vente est maintenue, et donne la parole au président de l’association. « On est désolé, mais on n’a rien à se reprocher », explique Philippe Joutard, qui ajoute que « les photographes ont été bien payés pour cette commande. Certains en ont bien profité. Massimo Vitali a vendu des images issues de cette commande, comme la photo du Negresco à Nice ». Le président de la SAIF, Pierre Ciot, trouve « choquant de voir l’argent public utilisé pour payer des dettes, comme si c’était des meubles ». Interpellé, le ministère de la culture, visiblement embarrassé, a tenté une médiation – sans succès. Car si la commande a bien été faite avec des fonds publics, elle n’est pas publique pour autant. « Nous voudrions que cet ensemble ne soit pas dispersé, mais il y a peu de solutions juridiques au problème », explique-t-on au ministère. […] Le directeur de l’association, Hervé Passamar, se dit prêt à confier les images à une institution, à condition qu’on lui paie le prix. De son côté, le ministère se refuse à payer les images, « cela reviendrait à les acheter deux fois ».” On en est là à la veille de la vente, quand coup de théâtre !, Libération comme Le Monde annoncent samedi qu’Aurélie Filippetti a envoyé un courrier à l’association leur demandant de « surseoir à la vente des photographies » . Courrier qui a dû se perdre en route, puisque une dépêche de l’AFP, reprise lundi par les même quotidiens, nous apprend que “la vente […] s’est finalement tenue sans susciter le moindre remous, samedi après-midi à Marseille, malgré la demande de suspension du ministère de la Culture. La plupart des 40 photographies de Basilico ont trouvé preneur. Parmi les autres, celles de Vitali sont mieux parties que celles signées Bernadó, Davies et Plossu, à des prix allant de quelques centaines d’euros à 17 000 euros. L’Etat n’a pas exercé son droit de préemption.” Rideau.

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