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Paupérisation

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La littérature, comme le crime, ne paie pas. Qu'on soit Christine Boutin, la majorité des écrivains français ou auteur d'e-books sur Kindle Unlimited... “Cela fait des années, voire des décennies, qu'il est très difficile de faire d'un livre politique un best-seller , constate le site ActuaLitté. Pourtant, les éditeurs continuent de réceptionner, souvent avec bienveillance, ces manuscrits de femmes et d'hommes publics. S'appuyant sur des chiffres de l'institut GfK , le magazine GQ fait son petit palmarès des livres politiques qui ont connu le plus gros flop. On retrouve dans cette liste Claude Bartolone, auteur de Je ne me tairai plus (chez Flammarion), avec 268 exemplaires vendus, ou encore Michel Sapin, et son é cume de l'océan, chronique d'un ministre du Travail par gros temps (chez Flammarion également), avec 346 exemplaires écoulés.” Mais le record, toujours “selon le magazine GQ , [c’est] depuis sa sortie en 2010, le livre de Christine Boutin Qu'est-ce que le parti chrétien-démocrate ? (aux éditions de l'Archipel), [qui] ne se serait écoulé qu'à 38 exemplaires. Difficile de connaître un échec plus retentissant…”

Au début de la chaîne intellectuelle, à la fin de la chaîne économique De fait, constatait en décembre notre confrère en Dispute Laurent Nunez dans Marianne, “les écrivains ne forment pas une catégorie homogène. Les uns, [a-t-on appris] dans une revue germanopratine, obtiennent un à-valoir de 600 000 € les autres, parce qu’ils publient leur premier roman, doivent se contenter de la valeur symbolique de cette publication. (On vous publie, n’est-ce pas assez ?) Les uns touchent jusqu’à 18 % (du prix du livre) de droits d’auteur (une pensée pour Jean d’Ormesson). Les autres manifestaient le 26 novembre, lors de l’inauguration du Salon du livre jeunesse de Montreuil parce qu’on ne leur accordait que 6 % de droits : à peu près 90 centimes par livre vendu… […] Il faut le dire , insiste le chef des pages Culture de Marianne : la majorité des écrivains français ne vivent pas de leur plume. Cela n’est pas dû à leur talent, ni même à la crise des librairies, mais à l’étrange répartition du prix de vente d’un livre. Voici grossièrement comment cela se divise : 33 % pour le libraire, 16 % pour la fabrication, 15 % pour l’éditeur, 11 % pour la distribution, 8 % pour la diffusion… et 8 % pour l’écrivain. Oui, vous avez bien lu : celui qui est au début de la chaîne intellectuelle est relégué à la fin de la chaîne économique. Bien sûr, le papier et l’encre coûtent de plus en plus cher, les loyers des librairies sont prohibitifs et ce sont les éditeurs qui prennent tous les risques mais comment , s’interroge Laurent Nunez, a-t-on pu accepter un tel modèle économique, où celui qui crée la richesse n’obtient que les miettes de la richesse qu’il a créée ? Pis : lorsque le livre paraît en format numérique, et lorsqu’il n’y a, par conséquent, presque plus de frais de fabrication, ni de frais de stockage, les droits de l’écrivain ne sont pas réajustés, quoiqu’il y ait beaucoup moins d’acteurs dans la chaîne du livre : on augmente plutôt les droits de l’éditeur…”

« Mes revenus ce mois-ci ont baissé de 5 000 dollars. C'est horrible ! » Même constat aux Etats-Unis, où, raconte Chloé Woitier dans Le Figaro , six mois après le lancement de l'offre Kindle Unlimited, les auteurs indépendants font grise mine. Le service de lecture à volonté d'e-books d'Amazon était pour eux la promesse d'une meilleure exposition de leurs œuvres. Mais, à l'heure des comptes, beaucoup se sont aperçus que si leur audience avait crû, leurs revenus étaient en chute libre. « Mes revenus ce mois-ci ont baissé de 5 000 dollars. C'est horrible », écrit un de ces auteurs autoédités sur un forum spécialisé, Kboard. « Les miens ont chuté de 40 % par rapport à ce que je gagnais avant Kindle Unlimited », rétorque un autre. « En quinze jours, j'avais vendu 300 exemplaires de mon livre. Depuis que je suis sur ce programme, j'en vends entre zéro et un par jour », se lamente un troisième. Même les auteurs indépendants à succès sont touchés par ce phénomène. Holly Ward, 37 ans, a vendu 4 millions d'exemplaires de ses romans sentimentaux sur les plates-formes numériques. Deux mois après avoir mis certains de ses ouvrages dans le programme Kindle Unlimited, elle a constaté avec effroi que ses revenus mensuels avaient fondu de 75 %. « J'ai immédiatement retiré mes ouvrages. Mes ventes sont remontées, mais je gagne toujours moitié moins qu'avant Kindle Unlimited », écrit-elle sur Kboard.

Vente à la découpe Le service Kindle Unlimited est essentiellement nourri des ouvrages de ces auteurs autoédités. Ces derniers sont payés dès qu'un client Kindle Unlimited lit au moins 10 % de l'ouvrage qu'il a emprunté. Mais le montant de cette rémunération est susceptible d'être modifié par Amazon tous les mois. En juillet, cette commission était de 1,80 dollar par emprunt, avant de descendre à 1,39 dollar en décembre. Les auteurs pestent également face aux conditions d'exclusivité imposées par Amazon. Pour les indépendants, tout ouvrage inclut dans l'offre Kindle Unlimited ne peut pas être commercialisé sur une autre plate-forme de vente d'e-books. De quoi multiplier le risque financier pour ceux qui tenteraient l'aventure. Certains auteurs autoédités réussissent pourtant à maintenir leur rémunération, notamment en découpant leurs nouveaux ouvrages en plusieurs petits volumes. Le New York Times cite de son côté l'exemple de Kathryn Le Veque, 50 ans, auteur de 44 e-books depuis 2012. Avant l'arrivée de Kindle Unlimited, cette Californienne vendait 6 000 livres par mois à 4 dollars pièce. Kathryn Le Veque a décidé de mettre certains de ses ouvrages dans le programme d'Amazon afin de séduire de nouveaux lecteurs. Pour les inciter à acheter ses autres livres, elle a diminué leur prix de vente jusqu'à 0,99 dollar. Cette stratégie est payante, puisque son volume de vente a triplé, et ses revenus annuels ont grimpé de 50 %. Mais Kathryn Le Veque angoisse de devoir « brader encore plus ses livres pour rester compétitive ». Ce scénario fait frémir la Société des gens de lettres, qui se dit « résolument hostile » envers Kindle Unlimited, disponible en France depuis [le 11 décembre]. Le ministère de la Culture a lancé un audit juridique sur ce service, et souhaite qu'il « respecte le principe d'une juste rémunération des auteurs ».” Aussi juste que dans l’édition papier ?

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