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Pédagogie du spectacle et spectacle de la pédagogie

7 min

« Un distributeur hollywoodien m’expliquait un jour la différence entre le cinéma européen et le cinéma américain. Le film européen. Premier plan : un ciel nuageux. Deuxième plan : un ciel nuageux. Troisième plan : un ciel nuageux. Le film américain. Premier plan : un ciel nuageux. Deuxième plan : un Jumbo Jet déchire les nuages. Troisième plan : il explose. » L’anecdote est rapportée par Robert McKee, surnommé le « gourou du scénario ».” Et elle est citée par Fabrice Pliskin, qui a suivi pour Le Nouvel Observateur , fin novembre au cinéma le Balzac (à Paris), Story , le séminaire que McKee promène dans le monde entier, de Singapour à Paris. “A 71 ans, sous ses épais sourcils de neige, cet ancien acteur et metteur en scène de théâtre excelle dans la pédagogie du spectacle et le spectacle de la pédagogie , estime notre confrère, conquis. Une voix nasale dont les accents rappellent parfois ceux de Sinatra. Un physique de fourbe shakespearien. Jadis, McKee a incarné Iago sur les planches. Iago, un menteur. Presque un scénariste. […]

Le Socrate de la story marche sur la scène, un mug à la main, devant les 350 participants qui ont chacun déboursé 850 euros pour assister à cette master class de quatre jours. Parfois, il boit une gorgée de café pour ménager un effet de retardement. D’autres fois, pour réveiller son public, il sème son discours savant et clair où passent Aristote, Horace, Henry James, Robbe-Grillet, d’un tonitruant « Who the fuck will buy that ? », d’un foudroyant « Titanic is a piece of shit ! » […]

Au Balzac, pendant une explication anthropologique sur l’effacement de l’antique notion de destin ( « Ce qui nous arrive n’est jamais notre faute, mais la faute d’autrui. Nous ne sommes coupables de rien. De là l’inflation, dans les films et les romans, des abus sexuels sur les enfants, qui sont censés tout excuser et tout expliquer »), McKee s’interrompt et, sans rire, la main tendue, met à l’amende une participante dont le portable vient de sonner : 10 euros à payer cash et sur-le-champ. Plus tard, il évoque son « chien gay ». Il affirme la nécessité de faire des recherches pour éviter les clichés : « Dans une scène de Sex & The City , Samantha traverse un bar avec les faux tétons qu’elle vient d’acheter. Tous les hommes se retournent sur elle. Ça marche, dit-elle. Personnellement, j’ignorais qu’il existât des faux tétons. Je me suis dit que les scénaristes avaient bien travaillé. » Il exalte Bergman, « le plus grand scénariste de tous les temps », et flingue Spielberg, « le réalisateur le plus décevant de l’histoire de Hollywood. Avec Cheval de guerre , il a réussi à réaliser un film belliciste destiné aux moins de 12 ans. Depuis vingt ans, la fin de ses films ne repose que sur des fucking deus ex machina, des coïncidences. Dans La Guerre des mondes , tout à coup, un virus tue tous les aliens, etc. »

Tentons un mince résumé de sa phénoménologie de la story, s’aventure le journaliste du Nouvel Observateur . Un film contient en moyenne de 40 à 60 événements, de différentes magnitudes. Un événement, c’est un changement. Rien ne change dans une histoire que par le conflit. Chaque scène apporte un changement dans la vie du personnage, qui passe du positif au négatif ou du négatif au positif : de la confiance en soi au doute, du doute à la confiance en soi, etc. Ce renversement « dialectique » peut consister dans une opposition tranchée ou un subtil moirage. Il n’existe que deux façons de provoquer ces renversements : par une action (dans Kramer contre Kramer, Mme Kramer quitte le domicile conjugal) ou par une révélation ( « Je suis ton père », dit Darth Vader à Luke Skywalker dans La Guerre des étoiles).

Un personnage n’éprouve que deux émotions : le plaisir et la souffrance (et ses infinies combinaisons). Il ne faut pas confondre la caractérisation, c’est-à-dire tout ce que nous laisse percevoir du personnage son masque social (métier, vêtements, etc.) et son « vrai caractère », lequel ne se révèle que par « un choix sous pression ». Le choix, c’est le changement. Le choix, c’est le dilemme. Paris occupé, serai-je un collabo ou inglorious basterd ? Si le personnage est ce qu’il paraît, il n’y a pas de story. « Même Bugs Bunny aime se déguiser en femme. » Une histoire révèle le vrai caractère du personnage, moins souvent son changement (sauf apprentissage ou rédemption). Le personnage est la métaphore de l’humanité du public. Il existe moins en soi que par les forces qui s’opposent à son désir et par la réaction qu’il oppose à cet antagonisme. Ôtez Milady et Richelieu à d’Artagnan, c’est M. Teste.

Un personnage est une contradiction. Chez Macbeth, l’ambition meurtrière s’oppose au sentiment de culpabilité. Plus un personnage a de contradictions, plus il est complexe. Tony Soprano, le héros de la série Les Soprano, est plus complexe que Macbeth : « J’ai compté au moins douze contradictions différentes : fils aimant mais fils qui tue sa mère, etc. Dans une série, cette complexité est nécessaire si l’on veut que le personnage continue de se révéler et de changer pendant quatre-vingt-dix-neuf heures de télévision. Si j’étais jeune scénariste, je n’écrirais pas des films, mais des séries télé. A la télévision, le pouvoir appartient aux scénaristes, qui ont aussi le titre de producteur. »

Dans le public […], à l’heure des « séries-réalité », beaucoup de gens de télévision sont venus chercher des réponses dans les Powerpoint aux flèches multicolores de McKee. Minijupe et bottes de peau, Laetitia Lamic, directrice des acquisitions de Coyote, la société de Christophe Dechavanne : « Tout programme raconte une histoire, même un jeu. » Qui d’autre ? Une hôtesse de l’air d’Air France a fait escale au Balzac, entre un vol Paris-Libreville et un Paris-Yaoundé. Mais, après deux jours de séminaire, elle a brusquement disparu. Deux ex machina ? Gastro-entérite” , révèle, pour conclure, Fabrice Pliskin.

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