LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Picasso sur les routes

5 min

Alors que le Musée Picasso à Paris est en pleine crise interne, avec la contestation plus ou moins voilée de sa directrice, Anne Baldassari (je m’en étais fait l’écho il y a trois semaines dans cette revue de presse), Le Figaro , dans un article beaucoup plus louangeur à son égard, a suivi dans leur tournée mondiale les collections de l’institution fermée pour travaux. “Huit camions filent entre Shanghai et Chengdu , raconte l’envoyée spéciale du quotidien, Ariane Bavelier : climatisation, GPS, suspension hydraulique, capitonnage, deux chauffeurs à bord pour se relayer, un convoyeur ou une convoyeuse du Musée Picasso et une escorte armée. Sur toutes les routes qu’ils ont empruntées, la consigne est la même : ne jamais s’arrêter ailleurs que dans les escales prévues à cet effet : casernes de police ou musées protégés. A bord de chaque camion, des œuvres de Picasso, soit un chargement d’une valeur comprise en 90 et 150 millions d’euros. C’est la somme maximum autorisée par les compagnies d’assurance et le ministère de la Culture. Chaque œuvre est enfermée dans une double caisse, placée au creux de la « boîte écrin » fabriquée sur mesure, avec joints étanches et amortisseurs. Dans chaque camion, une des caisses contient un capteur informatique : il enregistre en direct les variations de température et du taux d’humidité, les chocs, les vibrations. « Une première en matière de conservation préventive », explique Claire Bergeaud, restauratrice de la collection des peintures et spécialiste de la question. Si les Picasso de l’hôtel Salé ont toujours beaucoup voyagé, les conditions matérielles et techniques élaborées avec ce projet sont exceptionnelles. Leur tour du monde a débuté en 2008 au Museo nacional centro de arte Reina Sofia de Madrid pour une exposition décidée, comme la plupart des escales du tour, au plus haut niveau des Etats partenaires. Deux cents ans après l’incursion de la France en Espagne, Jacques Chirac, alors président de la République, et José Luis Rodriguez Zapatero, président du gouvernement espagnol, s’engagent sur l’exposition Picasso. Après l’Espagne, les Picasso iront à Abu Dhabi, Tokyo, Brisbane, Helsinki, Moscou, Saint-Pétersbourg, Seattle, Richmond, San Francisco. Aujourd’hui, ils sont à Sydney et, dans l’année, ce sera Toronto et Milan.

Parallèlement, une seconde exposition, plus petite (une soixantaine d’œuvres au lieu de 150), inaugurée à l’été 2011, montre Picasso en Asie : Taipeh, Shanghai, Chengdu, Hongkong et Kuala Lumpur. Le bouquet final, réunissant les deux expositions, est prévu à Singapour pour une dernière étape avant la réouverture de l’hôtel Salé, en juin 2013. Au terme de cette odyssée de trois années et trois mois, Picasso aura conquis de nouveaux territoires : il n’avait jamais été présenté en République populaire de Chine, au Moyen-Orient ou en Finlande. Les expositions auront été vues par près de six millions de personnes, soit la moitié de ce que le Musée Picasso a accueilli en vingt-cinq ans d’existence. Elles auront aussi permis au Musée Picasso de gagner 35 millions d’euros, qui couvriront 65% du coût des 54 millions d’euros du chantier de restauration et d’extension de l’hôtel Salé, qui verra ses surfaces d’exposition passer de 1 600 m2 à 3 600 m2.

« Le Musée national Picasso possède la plus importante collection publique au monde d’œuvres du maître, rappelle Anne Baldassari, qui porte le projet du chantier depuis sa nomination à la tête du musée, fin 2005. Lors de la fermeture du musée pour travaux, il aurait été impensable de mettre en réserve pour plusieurs années les 5 000 œuvres du musée. Il fallait un grand projet culturel pour accompagner le chantier qui soit l’occasion de recréer un nouveau réseau de partenaires institutionnels du Musée Picasso. » D’où l’idée d’organiser autour du monde une rétrospective évoquant toutes les périodes de l’œuvre de l’artiste avec des dossiers spécifiques repensés pour chaque étape : peintures de guerre autour de Guernica à Madrid, Picasso et les Ballets russes de Diaghilev pour la Russie, racines hispano-mauresques de l’œuvre graphique de Picasso pour Abu Dhabi, influence du cubisme sur l’avant-garde finlandaise à Helsinki… Décidée en 2006, la seule perspective d’accueillir cette rétrospective a convaincu un certain nombre de musées de prêter leurs chefs-d’œuvre pour « Picasso et les maîtres » au Grand Palais. […]

A Shanghai, le public chinois, décontenancé, a trouvé Picasso « difficile ». A Abu Dhabi, l’ambiance était au contraire à la jubilation : des familles entières visitaient dans la liesse. Au Japon, le public, qui ne connaissait que les périodes bleue, rose ou classique, a été bouleversée par le caractère subversif de l’œuvre cubiste, surréaliste ou de la dernière période. Mais, partout, l’exposition confiée « clés en main » à un tarif oscillant entre 1 et 3,5 millions d’euros, sans compter les frais d’assurance, de transport et de sûreté, a été bénéficiaire pour ses organisateurs locaux.

Un succès, ce tour du monde ? Plus que cela : un tour de force , estime la journaliste du Figaro . Démarré en grande pompe au Musée Reina Sofia de Madrid, avec 430 œuvres sur 4 000 m2 et 650 000 visiteurs, l’exposition a dû être révisée à la baisse : peu de musées disposaient d’une telle surface à offrir. En outre, la valeur – 2,5 milliards d’euros – des œuvres prêtées était impossible à assurer. Même limitée à 150 œuvres, la rétrospective Picasso a subi de plein fouet la crise financière. Le tour du monde s’est arrêté en 2009, pour neuf mois. « Tous les projets ont été annulés, raconte Anne Baldassari. Plus personne au monde n’était capable de financer une exposition d’une telle ampleur. » Au même moment, le ministère de la Culture, qui s’était engagé à financer 50% des travaux de l’hôtel Salé, se désengage d’abord, puis, grâce à l’impulsion de Frédéric Mitterrand, garantit de financer les travaux à hauteur de 30%. Aussi paradoxal que ça puisse paraitre, c’est la crise elle-même qui a relancé le projet international Picasso : Helsinki s’en est emparé pour recréer l’image culturelle et innovante de la ville, Seattle pour afficher la volonté de vivre d’une ville où Microsoft venait de supprimer 5 000 emplois… Sans doute n’y a-t-il pas de meilleure parade au désarroi que la formidable puissance de Picasso à réinventer le monde“ , s’enthousiasme dans un élan lyrique notre consœur du Figaro .

Message transmis au personnel en plein désarroi du Musée Picasso…

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......