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Plus noire la vie (par Christophe Payet)

7 min

« Un ancien banquier est retrouvé décapité, la tête tranchée au sabre ! Et ce n'est pas fini : après le banquier, c'est un directeur d'agence de recouvrement de crédit qu'on étête, puis un responsable de hedge funds, tandis que dans la ville, placardées par un mystérieux « Robin des banques », des affiches incitent les citoyens à ne plus rembourser leurs dettes ».

Voilà comment Christophe Ono-Dit-Biot résume dans le Point le polar « Liquidation à la grecque » de Pétros Markaris. Ce roman a reçu le Prix du polar européen 2013.

« Le polar est bien, et ce Liquidations à la grecque le prouve, le genre parfait pour se cogner au réel », écrit le journaliste.

Et Christophe Ono-Dit-Biot prend pour exemple historique Horace McCoy et son On achève bien les chevaux , « qui nous faisait plonger dans l'Amérique de la Grande Dépression ». Il cite également, « Chester Himes, dans les années 1950, qui évoquait la vie misérable des Noirs de Harlem dans La reine des pommes ».

Pourtant aujourd'hui, les auteurs de polars doutent. « Comment continuer à parler d'un monde qui va mal lorsqu'on raconte déjà sa face sombre, ses excès, ses névroses, ses turpitudes ? Aller encore plus loin dans la violence? Comment désormais écrire ? », s'interroge Yann Plougastel dans Le Monde.

Ces questions ont été au coeur des débats pendant les quatre jours de Quais du polar à Lyon.

Petros Markaris a d'ailleurs jeté un froid. Dans Le Monde, Yann Plougastel raconte la scène : « Les ors surannés de la vaste salle de réception de l'hôtel de ville de Lyon n'avaient sans doute pas enregistré un silence aussi impressionnant depuis longtemps ».

La débat ronronnait gentiment, lorsque Petros Markaris a pris la parole :

« Autrefois, Athènes était une ville normale et bruyante, qui ressemblait à un enfer le jour, mais à un paradis la nuit. Avec la crise, c'est fini, le paradis a disparu. Aujourd'hui la majorité des gens n'osent pas sortir la nuit. (...) Il n'y a plus que les néonazis de l'Aube dorée qui sont présents. Ils ont remplacé la police, chassent les immigrés et aident les chômeurs, les vieux. Nous leurs avons laissé tout le champ libre pour agir. C'est une énorme erreur. Durant la République de Weimar dans les années 1930 en Allemagne, c'était exactement la même méthode. »

Mais pour l'auteur grec, la conclusion à en tirer n'est pas évidente : « La réalité est devenue pire que la fiction. Que doit faire un écrivain ? Quelle est la bonne façon pour exprimer cette réalité ? Peut-on se contenter de la distance du témoin ? Faut-il encore forcer plus le trait ? Je ne sais pas... »

« Le silence qui a suivi était éloquent », observe Yann Plougastel.

Pourtant, les polars cartonnent en librairie. Il semblerait donc que les lecteurs recherchent cette noirceur.

« Aujourd'hui, un roman vendu sur quatre appartient à la littérature policière », explique le journaliste Claude Combet cité dans M le magazine du Monde.

Comment expliquer un tel engouement ? « Certains éditeurs y voient les répercussions de la crise, qui pousse les lecteurs vers des histoires rassurantes, où les coupables finissent par être démasqués », écrit le magazine du Monde.

Mais l'auteur Donna Leon n'en est pas convaincue. Elle aussi a fait part de ses doutes lors du Quais du polar de Lyon.

« A Venise, il n'y a plus d'argent. 30% des jeunes sont au chômage : ils envisagent de partir à l'étranger parce qu'il n'y a plus d'avenir en Italie. La fête est finie ! Les gens sont déprimés, la violence monte et moi-même, je réfléchis aux rues que je vais emprunter pour rentrer chez moi le soir. La morosité est totale. »

Elle raconte alors avec humour une anecdote, que l'on croirait sortie d'un polar. Deux dames plutôt chics discutent dans une trattoria a côté de chez elle. La première expliquait qu'elle rêvait de se rendre à Rome pour mettre une bombe au Parlement et mettre fin à cette comédie. Et la seconde renchérit : le nouveau pape lui-même n'a-t-il pas dit « Finita la comedia ! » tout comme le populiste Bepe Grillo ?

« Voilà la vox populi en Italie aujourd'hui ! », conclut Donna Leon.

On comprend alors qu'il soit délicat d'écrire une nouvelle enquête de son héros, le commissaire Brunetti. Un commissaire « paisible et heureux, alors que la société tout entière sombre dans le marasme », écrit le journaliste Yann Plougastel.

La solution est de retrouver l'esprit des Lumières ! A estimé quant à lui le suédois Henning Mankel. Pour l'auteur à succès des aventures de l'inspecteur Wallander, bien sûr le polar est un bon moyen de parler de notre société. Mais l'engagement peut être une autre façon de témoigner. Il cite alors Diderot, Voltaire, ou son écrivain préféré, Balzac : « Votre pays est en lutte avec sa propre identité : il faut juste se battre pour retrouver cet esprit des Lumières que vous êtes en train de perdre ».

A défaut des Lumières, les auteurs de polars ont au moins l'avantage de susciter des sentiments, qu'ils soient bons ou mauvais : peur, soulagement, tristesse, surprise... Ce qui n'est pas le cas de tous les écrivains.

Selon Courrier International, « une analyse menée par une équipe de l'université de Bristol (...) indique que les auteurs britanniques manifestent de moins en moins de sentiments. » Ils ont pour cela analysé la récurrence des mots associés aux six émotions majeures dans les 5 millions d'ouvrages numérisés par Google Books.

Et la revue New Scientist, citée par le Courrier, commente : « Les craintes que le monde soit submergé par des zombies dépourvus de sentiments ne sont peut-être pas complètement infondée ».

Comme si dans notre bas monde les vilains traders et les méchants nazis ne suffisaient pas.

Pourvu que cette fois-ci la réalité ne dépasse pas la fiction...

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