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Pornographie pour maman

9 min

Quel sera LE best-seller de cette rentrée littéraire ? Si on en croit Françoise Dargent, dans Le Figaro , ce sera “une histoire de prince, charmant, certes, mais qui n’aurait pas oublié sa cravache. Ainsi peut-on résumer la prochaine trilogie à succès venant des Etats-Unis.” Je l’avais déjà évoquée dans cette revue de presse, ça y est, elle arrive en France ! “Depuis le mois de mai dernier, Fifty Shades, la série érotique qui a fait vibrer les lectrices anglo-saxonnes, fait bruisser le monde de l’édition. En France, Lattès publiera le premier tome le 17 octobre prochain, évitant la rentrée puisque l’ouvrage, plus populaire que littéraire, ne s’y prête pas. L’éditeur table sur l’arrivée de l’automne et des soirées au coin du feu pour lancer l’ouvrage au sulfureux parfum. Cinquante nuances de Grey, sous ce titre se cache une Histoire d’O passée à la moulinette des fantasmes et rituels du XXIe siècle. La femme goûte au plaisir d’être dominée. Le premier geste de l’homme sera de lui offrir un ordinateur portable pour la briefer par e-mail. L’auteur indique que c’est un MacBook Pro, « le tout dernier d’Apple », précise émoustillé le livreur à l’héroïne comblée. L’iPod et le jean Levis auront plus tard leur rôle à jouer. L’héroïne sera alors au septième ciel. A Portland, donc, une étudiante de vingt-trois ans, Anastasia, tombe amoureuse de Christian Grey, un hidalgo en col blanc de vingt-sept ans. Elle partage une colocation avec une amie, roule dans une épave, travaille en fin de semaine dans un magasin de bricolage et adore les auteurs britanniques, sœurs Brontë, Jane Austen et Thomas Hardy qui ont su si bien dépeindre les émois des jeunes femmes. Elle ne pouvait pas mieux tomber, lui est un riche homme d’affaires qui pilote seul son hélicoptère et gère ses affaires par téléphone. On ne sait pas trop dans quel domaine, mais l’héroïne elle-même s’en fiche comme de sa première culotte. Il est bien sûr énigmatique, regarde les femmes droit dans les yeux, porte le jean comme dans une pub et joue divinement Bach au piano. Voilà pour l’eau de rose. Très vite, l’homme propose une relation sexuelle sadomasochiste régie par un contrat qui stipule qu’il dominera Anastasia. Ce document très détaillé spécifie les choses qu’il sera susceptible de lui faire et les nombreux accessoires qu’il empruntera. On quitte ici l’univers guimauve des romances à la Harlequin pour entrer dans un roman plus explicite où les scènes de sexe se multiplient, oscillant entre un érotisme gentillet (l’héroïne dîne sans culotte avec les parents de l’homme d’affaire) et des scènes pornographiques plutôt répétitives. L’héroïne, qui se fait déflorer par son amant page 117, devient beaucoup plus active page 132 (dans le bain moussant), connaît des orgasmes à répétition plusieurs pages durant, avant de recevoir sa première fessée page 274. Le héros, beau prince, lui a promis de ne pas tenter certaines choses inavouables ici avant qu’elle ne soit vraiment prête à les apprécier. Il faut bien garder des munitions pour les deux tomes suivants. Erika Leonard, une mère de famille anglaise d’apparence bonhomme, a écrit cette saga sous le pseudonyme d’E.L. James. Elle n’a jamais caché son intention d’avoir voulu plagier sur un mode plus olé olé Twilight. Dans cette série pour adolescents, une lycéenne s’amourachait d’un vampire et luttait, de longs chapitres durant, contre son désir de sauter le pas. Oubliant le vampire, aujourd’hui galvaudé, l’auteur de Fifty Shades a décidé de pimenter la relation amoureuse avec force accessoires et injonctions, l’héroïne résistant finalement assez peu à l’empressement maniaque de Christian Grey. Publié en feuilletons sur Internet, son roman a suscité l’engouement des lectrices, relayé par la parole libératrice des blogs. A les lire, des centaines de femmes semblaient avoir atteint le nirvana. Un éditeur américain a flairé le phénomène et a publié le roman au début du mois d’avril. A ce jour, cinquante millions d’exemplaires de la trilogie ont été vendus aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Espagne, un film est annoncé, une bande-son des morceaux classiques préférés du héros est en préparation chez EMI et les rayons d’accessoires coquins se remettent au goût du jour à grande vitesse. Time is money. Aux Etats-Unis, le roman a défrayé la chronique. Un nouveau genre éditorial est né, la mom porn, la pornographie pour maman, terme péjoratif qui enfonce le clou du gage d’une certaine médiocrité littéraire pour un lectorat féminin réputé peu exigeant. Cette fois, c’est l’audace prétendue de cette cible qui a frappé. Les journalistes n’ont pas manqué de souligner combien ce roman semblait avoir libéré l’appétit sexuel des femmes. Les dernières rumeurs sur Internet faisaient même état d’un « Fifty Shades baby boom » au sein de celles qui, il n’y a pas si longtemps encore, étaient des desperate housewives. Si certaines personnes ont dénoncé des stéréotypes affligeants, des féministes elles-mêmes ont trouvé ce roman stimulant. Les lectrices n’ont pas non plus été rebutées par le style navrant de l’auteur. Reste à savoir si les Françaises accueilleront cet automne avec le même enthousiasme le premier tome. Chez Lattès, on précise que la traduction a été particulièrement soignée. On a ainsi pris soin de gommer les nombreux holy crap, holy fuck ou holy cow que ne manque pas de proférer la jeune Anastasia quand elle ne crie pas oh my ! face aux assauts de son bel amant.

Isabelle Laffont, la directrice de JC Lattès, défend son « histoire d’amour ». Avant qu’elle n’en achète les droits aux enchères, elles furent trois dans la maison à lire le manuscrit : elle-même, la responsable des traductions et une stagiaire de vingt ans « qui fut la plus choquée ». « C’est un livre ni pervers, ni malsain mais au contraire plutôt sain. Ce qui fait tenir le lecteur est bien l’histoire d’amour qui évolue au fil du roman. Il y a certes beaucoup de scènes excitantes et quelques longueurs mais aussi du suspens. Ce livre concentre tous les éléments du grand roman populaire », affirme l’éditrice qui se prépare à un raz de marée comme celui qu’avait occasionné le Da Vinci Code de Dan Brown. Pas farouche, l’éditrice a prévu un premier tirage de 250 000 exemplaires, celui que l’on réserve aux plus grands. Cet été, les grandes surfaces, les Relais H et les maisons de la presse ont en effet revu à la hausse leurs commandes de Cinquante nuances de Grey. « Aujourd’hui, il ne faut pas avoir d’a priori. On a bien besoin de best-sellers », assène l’éditrice en guise de conclusion. Les femmes sont priées d’aller se déshabiller.”

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