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Jacques Rivette, sur le tournage de "Ne touchez pas la hache"

Portrait de Jacques Rivette en cinéphile boulimique et redoutable critique

6 min

Ou comment l'héritage théorique du grand cinéaste, disparu vendredi à 87 ans, reste déterminant dans l'appréhension de la modernité cinématographique, jusqu'aux polémiques contemporaines.

Jacques Rivette, sur le tournage de "Ne touchez pas la hache"
Jacques Rivette, sur le tournage de "Ne touchez pas la hache" Crédits : Raphael Van Sitteren

« Procès stalinien contre les auteurs du film Salafistes », titre Marianne, qui s’insurge contre la “campagne délirante orchestrée contre […] cet indispensable document réalisé par François Margolin et Lemine Ould Salem au péril de leur vie.” “Inqualifiable conjuration”, “honteuse censure”, tonnait Claude Lanzmann mardi dernier dans Le Monde, alors que Fleur Pellerin tergiversait encore sur le visa à accorder au documentaire polémique. Il faut dire qu’à de rares exceptions près, la presse n’a pas été tendre avec le film. Et certain, tels Christophe Kantcheff et Jean-Claude Renard dans Politis, ont anticipé de peu une bien triste actualité dans leur critique. “Pire qu’une absence de point de vue, écrivaient-ils en effet jeudi, Salafistes témoigne d’une totale irresponsabilité du regard. Là où Claude Lanzmann décèle un « véritable chef-d’œuvre éclairant comme jamais […] la vie quotidienne sous la “charia” », on peut aussi voir, pour reprendre le terme de Jacques Rivette, une abjection.” 

Une pierre de touche de l’approche critique en France

Le mot était lâché, et rappelait combien le cinéaste, dont on apprenait le lendemain la disparition, s’était d’abord fait connaître comme un critique aussi crucial que redouté, auprès duquel nous sommes tous d’aimables enfants de chœur. “A Libération en 1991, rapporte le quotidien au début de ses sept pages d’hommage, Claude Chabrol revenait sur le Rivette […] à la rage critique aussi violente qu’éprise d’intégrité […] de la salle de rédaction des Cahiers [du Cinéma] : « Il ressemblait au chat d’Alice au pays des merveilles. Il était tout petit. On le voyait à peine. Il semblait ne pas manger. Quand il souriait, il disparaissait entièrement derrière ses dents superbes. Il n’en était pas moins aussi féroce que les autres. » Cette férocité fera date dans un texte devenu une pierre de touche de l’approche critique en France : De l’abjection, publié en juin 1961 dans le numéro 120 des Cahiers du cinéma, consacré au film Kapo de Gillo Pontecorvo, première représentation fictionnelle des camps au cinéma et dont un extrait est passé à la postérité pour sa cinglante façon d’apparier la mise en scène et la morale : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva [Emmanuelle Riva, qui joue une déportée] se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris.»” “Poursuivant la réflexion sur la mise en scène entamée par Luc Moullet (« la morale est affaire de travelling ») et Jean-Luc Godard (« les travellings sont affaire de morale »), il oppose à l'« abjection », ainsi disqualifiée, la justesse du point de vue de l'auteur, qui est aussi un rapport au monde. […] Jacques Rivette laisse [ainsi] de grands textes critiques et, plus largement, un héritage qui reste déterminant dans l'appréhension de la modernité cinématographique”, note Isabelle Régnier dans Le Monde, qui rappelle également que “des jeunes-turcs de la bande des quatre qu'il formait, quand ils avaient 20 ans, avec Jean-Luc Godard, François Truffaut et Claude Chabrol, il était, de loin, le plus secret”, “le plus cinéphile”, aussi, rajoute Jacques Morice dans Télérama

La cinéphilie, jusqu'à son dernier souffle

“Cet homme au caractère souvent sombre, taciturne, s’organisant, même dans les années les plus heureuses de sa vie, pour qu’on ait le plus grand mal à le joindre, cet homme qui se cachait sous le soleil de Saturne, […] frêle, mais d’une force morale et d’une intelligence, d’une culture sans faille”, comme le décrit Armelle Héliot dans Le Figaro, “à la fois un intellectuel qui semblait austère et un artiste habité par une jubilation intérieure”, selon Emile Breton dans L’Humanité, c’était “la cinéphilie, jusqu’à son dernier souffle…, pour Olivier De Bruyn dans Les Echos. Ces dernières années encore, il n’était pas rare d’apercevoir la silhouette menue de Jacques Rivette, attablé en solitaire dans un restaurant self-service du haut des Champs-Elysées dont le seul mérite était d’être situé à quelques encablures de nombreuses salles de cinéma. Peu porté sur la gastronomie (contrairement à son ami Claude Chabrol), mais cinéphile du genre boulimique, Rivette, tant que son état de santé le lui a permis, n’aimait rien tant que découvrir des films et des nouveaux auteurs. Comme une fidélité indéfectible à ses années de formation où, entouré d’autres jeunes gens pressés, il plébiscita l’art de la mise en scène sur le grand écran (la fameuse « politique des auteurs ») et révolutionna les us et coutumes du cinéma français. D’abord, de façon théorique et critique, en déboulonnant les vieilles idoles (Autant-Lara, Carné et consorts) […]. Ensuite en passant à l’acte et en réalisant des films qui lui ressemblaient : des films inclassables, novateurs, étranges et profondément libres.” 

"Malheur aux politiques qui ne connaissent pas le prix des Beaux-Arts", Françoise Giroud, L’Express

Dont un, qui “fut à l’origine d’une polémique qui, aujourd’hui, nous paraîtra sans doute d’un autre âge, rappelle Emmanuelle Giuliani dans La Croix [on serait d’ailleurs curieux de savoir ce qu’en écrivait alors le quotidien catholique…]. En 1966, dans la France gaullienne, le deuxième long-métrage de Jacques Rivette, adapté de La Religieuse de Diderot, avec Anna Karina dans le rôle principal, tombe sous le coup de la censure. André Malraux est alors ministre de la Culture. « Malheur aux politiques qui ne connaissent pas le prix des Beaux-Arts », écrit Françoise Giroud dans L’Express, citant Voltaire, tandis que de nombreux intellectuels et artistes s’insurgent, au nom de la liberté de création.” La “mesure, rappelle Pascal Mérigeau dans L’Obs, inspirera à Jean-Luc Godard une lettre à André Malraux, « le ministre de la Kultur » d’alors, publiée par Le Nouvel Observateur”, comme s’appelait alors L’Obs. “Le tollé aura raison de l’interdiction et le film sort finalement en 1967. Et rencontre le succès.” Comme quoi, une bonne censure d’Etat, de temps en temps, ça ne peut pas faire de mal. Pour s’en convaincre, vous pourrez vous rendre à partir de demain, et jusqu’au 9 février, aux 16es Journées cinématographiques dionysiennes. 94 films projetés au cinéma L’Ecran à Saint-Denis, et consacrés aux Censures, avec notamment un hommage à un autre grand cinéaste, disparu il y a un an, René Vautier, objet, comme le rappelle Claire Bommelaer dans Le Figaro, des “derniers cas de censure gouvernementale pour des documentaires”. C’était “la période coloniale” et “la guerre d'Algérie”…

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