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Précautions littéraires

4 min

“Cette année, Antoine Gallimard devrait tranquillement achever ses vacances, supputait Marianne Payot mi-août dans l’Express , contrairement à ce qu’il a vécu en 2012, quand, non content de mettre la dernière main au rachat de Flammarion, le PDG du groupe Gallimard avait été sommé d’intervenir dans l’affaire Richard Millet – finalement évincé de son comité de lecture pour avoir décrit le tueur norvégien Anders Breivik comme « tout à la fois bourreau et victime ». Une de ces belles polémiques qu’affectionne la planète germanopratine, et dont les ondes de choc résonnent encore. Dès le mois de juin, la gentry s’était enflammée lorsque Manuel Carcassonne, le nouveau patron de Stock, avait décidé de déprogrammer Toute la noirceur du monde, le dernier roman de Pierre Mérot, qui devait dans un premier temps sortir chez… Gallimard. Victime collatérale de l’éviction de Richard Millet, il sera in fine publié le 18 septembre prochain par Flammarion. Quelle meilleure publicité que ces tours de passe-passe ! Autant dire que ce portrait sulfureux d’un prof écrivaillon en proie à ses délires racistes et antisémites a l’assurance d’être chroniqué par la plupart des médias” , parie Marianne Payot.

La journaliste de L’Express ne croyait pas si bien dire, puisque deux semaines plus tard, le même hebdomadaire consacre un entrefilet à l’affaire, sous la plume de Jérôme Dupuis. “C’était le petit scandale littéraire du printemps dernier , rappelle-t-il lui aussi. […] La rumeur parisienne laissait entendre que le manuscrit aurait été remanié. L’Express a pu comparer les deux versions : les changements sont minimes, et tous les passages où il est question de « bamboulas », de « youpins » ou de « bougnoules » n’ont pas subi la moindre coupe. Ont été en revanche modifiées quelques phrases concernant des personnages publics : un célèbre éditeur a été transformé en femme, et la mention d’un maire d’arrondissement parisien « pédale de gauche » a sauté, tout comme une allusion désobligeante à un membre du Comité invisible de Julien Coupat. Quelques expressions telles que « face de chameau tourmenté » ou « trois activistes colorés », à propos d’un débat sur l’islam, ont également disparu. Autre changement, une brève note liminaire de Pierre Mérot précise qu’il ne doit pas être confondu avec le narrateur de son livre. Sage précaution…” , salue Jérôme Dupuis, revenu d’ailleurs à la charge en publiant une critique plutôt favorable du roman dans L’Express de mercredi dernier, ça fera plaisir à sa collègue.

Désamorcer la polémique avant qu’elle n’explose semble ainsi la grande tendance de cette rentrée littéraire 2013. En témoigne, sur le front de l’autofiction, après les condamnations de Lionel Duroy et de Christine Angot, les précautions prises par Jean-Louis Fournier pour son dernier livre. « C’était une déclaration de paix pour se rapprocher, non une déclaration de guerre », explique-t-il [au journal Le Monde ]. Mais sa fille Marie n’a pas lu ainsi le manuscrit de La Servante du Seigneur (chez Stock), où l’écrivain témoigne de sa tristesse causée par son éloignement depuis qu’elle est entrée en religion. « J’ai égaré ma fille, lit-on. (…) Je l’ai retrouvée. Elle avait bien changé. Je l’ai à peine reconnue. Elle est grave, elle dit des mots qu’elle ne disait pas avant, elle parle comme un livre, je me demande si c’est vraiment elle. » Marie a donc demandé, avant parution le 21 août, des modifications – acceptées – puis exigé un droit de réponse en fin de volume, intitulé « Je laisse le mot de la fin à ma fille » auquel, sans passer par la justice, il a également consenti. « C’est fair-play, dit-il, car elle ne dit pas que du bien. » Pareille insertion est rarissime dans l’édition , note Le Monde . « A travers ce livre, j’ai donné ma version, relative comme toutes les vérités, conclut Jean-Louis Fournier. J’ai proposé à ma fille de donner la sienne et de l’aider à publier son propre livre. »

“D’abord, on est tenté d’ironiser , s’amuse Edouard Launet dans sa chronique de Libération . Le livre avec droit de réponse intégré pourrait devenir un genre en soi, pourquoi pas un filon. J’écris les pires atrocités sur Mémé, et Mémé répond. Sur mon chien, et il aboie. Tout ça reste dans la famille, quoique sous les yeux du pays. On est tenté d’ironiser jusqu’à ce que l’on lise la réponse de Marie, la fille de Jean-Louis « entrée en religion ». En voici le début : « Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un père qui offre sa propre fille au monde entier après l’avoir défigurée. En tant que “chef-d’œuvre”cubiste de Jean-Louis Fournier, j’aurais préféré que ce dernier le garde accroché dans sa maison. Il avait promis. Par générosité, il a voulu en faire profiter tout un chacun. M’y résigner était le prix à payer pour garder un père, même si j’en ressors flétrie.” […]

Résumons : Marie est mortifiée par ce déballage mais elle veut garder un père, qu’elle appelle « Jean-Louis », alors elle ne tentera pas de faire interdire ce gagne-pain de livre, elle souhaite seulement donner sa version. Il n’est pas certain que l’affaire relève de la littérature , juge Edouard Launet. Un cas de figure autrement stimulant eût été celui où Fournier aurait inventé cette Marie de toutes pièces, puis aurait laissé la parole à son personnage. La schizophrénie n’est-elle pas une composante de l’art littéraire ? Et que de belles perspectives ouvertes ! Vous écrirez : « Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » elle vous répondra : « Tu le saurais si tu m’appelais plus souvent, grand couillon. »

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