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Prurits cinéphobes

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C’est une stupéfiante étude américaine, mentionnée par Studio Cinélive : “Nazi en février, masturbation en août, foot en septembre et avortement en novembre. A chaque thème ciné, son mois préféré. C’est ce que démontrent Time Magazine et le site IMDB en mettant en rapport 8 298 films américains de 100 000 dollars de recette ou plus, sortis depuis 1913. On ne s’étonnera donc plus que débarquent des soucoupes volantes en juin, que l’on théorise sur la Bible en mai ou que nos héros de décembre meurent… comme Jack-Di Caprio dans Titanic.” Y a-t-il un mois préféré pour les prurits cinéphobes ? Le Festival du film de l'éducation a choisi de projeter cette année le court-métrage Ce n'est pas un film de cow boy . Le film, sélectionné à Cannes en 2012, met en scène quatre adolescents discutant dans les toilettes du collège, vaguement troublés, du film Le secret de Brokeback Mountain. […] C'en était trop pour la section Loire-Atlantique de la Manif' pour tous et pour le collectif Vigi-Gender – qui s'était déjà illustré par son rejet de la lutte contre les stéréotypes genrés dans le projet de loi sur la refondation de l’école. Ils ont donc pris leur plume, nous apprend Kim Hullot-Guiot sur libération.fr, pour demander le retrait pur et simple du film de la programmation. Estimant que «le militantisme n'a pas sa place dans un établissement scolaire», ils dénoncent un film «primé au festival du film gay et lesbien de Saint-Etienne» qui «ne traite pas d'égalité garçon-fille (et) n'a rien à faire dans un parcours pédagogique». Peu importe que le film ait été primé dans plusieurs autres festivals, comme le rappelle Yagg.com, ou que l'égalité fille-garçon passe aussi par la déconstruction des réflexes genrés (dans le court-métrage, l'un des garçons admet, en faisant jurer à son camarade le secret, avoir... pleuré à la fin du film). Interrogé par Yagg.com, le réalisateur Benjamin Parent remet d'ailleurs les choses à leur place : «Ce film parle de tendresse et d’amour, ce n’est même pas militant, il est généraliste et adapté pour tout public. La seule chose qui peut choquer, c’est le langage très cru des jeunes, mais on parle comme ça dans les cours d’école. C’est juste l’histoire d’adolescents qui parlent d’un film qui les a touchés et qui discutent de la masculinité, de ce qui fait d’un homme un homme. Forcément, ça va à l’encontre des valeurs d’Éric Zemmour.» Il a choisi de diffuser gratuitement sur Internet son court-métrage. Et les visionnages ont fait un bond en [seulement] 48 heures. Contactée par Slate.fr, la responsable du Festival pour la région Pays de la Loire, Sylvie Clabecq, a aussi expliqué que de 80 élèves prévus pour la projection, ils sont passés à 100 inscrits. Tout ça n'est pas sans rappeler la polémique autour de la diffusion par Arte, l'année dernière, du film Tomboy , de Céline Sciamma, qui avait fait pousser des cris d'orfraie au collectif Civitas, lequel avait carrément appelé à harceler la chaîne franco-allemande. Bien mal lui en a pris, les audiences ont là aussi explosé. Et Benjamin Parent de conclure, toujours sur Yagg.com : «Un copain humoriste m’a dit : "Quand on est la cible de certaines personnes, on peut en être fier". Eh bien moi, je suis fier d’être la cible de la "Manif pour tous". Ces gens sont insignifiants et ne représentent pas mes valeurs.»” Pendant ce temps, en Inde, c’est un Hamlet qui fait scandale, comme nous le révèle Le Monde. “Le réalisateur indien Vishal Bhardwaj s’est fait connaître internationalement en réalisant des adaptations modernes des pièces de Shakespeare. Il a tourné un Macbeth, Maqpool, en 2003, en le transposant dans la pègre de Bombay. Il a repris Othello, sous le titre d’ Omkara, en 2006, en le situant en Inde du Nord, parmi les nervis des partis politiques. Cela lui a valu de remporter plusieurs prix nationaux et internationaux. Mais avec son dernier film, Haider, une adaptation d’ Hamlet sortie début octobre en Inde et à l’international, Vishal Bhardwaj rencontre de sérieux problèmes. Il a situé la pièce au Cachemire, un territoire disputé par l’Inde et le Pakistan, et y montre la justice expéditive de l’armée indienne. Depuis, les nationalistes hindous les plus virulents appellent sur les médias sociaux à interdire le film. Un hashtag #BoycottHaider circule sur Twitter : Vishal Bhardwaj y est traité de traître à la nation indienne et accusé de sympathie avec les « séparatistes ». Le film n’en est pas moins applaudi par la presse, tant nationale qu’internationale. Le 26 octobre, Haider a remporté le prix du Public au Festival de Rome. Dans le New York Times, on parle d’une magnifique Gertrude – la mère du prince Hamlet – indienne. Et à Calcutta, le critique de The Telegraph s’est réjoui qu’un film « sorte enfin le problème du Cachemire du placard ».” Un outing qui ne signifie pas, au cas où un militant de la Manif’ pour tous nous écoute, que Hamlet est homosexuel. En Suède, c’est à une petite fille aux couettes rousses et aux longues chaussettes que la télévision s’attaque, comme l’a raconté à Frédéric Strauss, de Télérama , une journaliste et conseillère pour la jeunesse à l’Institut du cinéma suédois, à Stockholm, Malena Janson. « La chaîne de télévision publique suédoise, SVT, a pris la décision , explique-t-elle, d’opérer deux coupes dans la série Fifi Brindacier, qui date de 1969. L’héroïne disait que son père, pirate dans les îles, était “le roi des nègres” : elle dit désormais qu’il est “roi”. Et on ne la verra plus singer une Chinoise, en se bridant les yeux, pour faire rire ses amis. Certains se sont élevés contre ces coupes : d’une part, des nostalgiques refusant qu’on touche à un trésor sacré de leur enfance, d’autre part, des gens – notamment journalistes – qui y voient une porte ouverte à une révision de toute la culture suédoise. On risque, selon eux, d’effacer toute forme de contenu jugé raciste ou sexiste, sans tenir compte du contexte d’origine, souvent très différent – en l’occurrence, le personnage de Fifi Brindacier est né sous la plume d’Astrid Lindgren, dans les années 1940. L’important, selon [Malena Janson], est de ne pas s’accrocher à notre point de vue d’adultes, mais de prendre celui des enfants. La société suédoise a changé, notre façon de concevoir l’éducation aussi, et la culture destinée aux plus jeunes doit évoluer. Fifi Brindacier appartient à tous les enfants, pas seulement ceux qui ont la peau blanche. Si elle utilise le mot “nègre”, ou se moque des Asiatiques, beaucoup peuvent se sentir rejetés, ou simplement attristés. Ils doivent pourvoir accéder à la culture sans risquer d’être offensés. » Et ce, tous les mois de l’année…

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