LE DIRECT

Publics empêchés

5 min

Vous aviez annoncé, cher Arnaud, dans cette émission mercredi l’exposition de Philippe Cognée avec le Centre Pompidou qui s’est déroulée aujourd’hui à la prison de Melun. Ce n’est pas une première pour le Centre. “Le plasticien français Philippe Mayaux [a ainsi présenté le 22 janvier] une œuvre originale depuis le gymnase de la maison d’arrêt d’Osny, dans le Val-d’Oise, dans le cadre d’une opération organisée par le Centre Pompidou pour aller au-devant de ce public « empêché », racontait Raphaël Bosse-Platière dans Le Figaro . « A ma connaissance, c’est la première fois qu’un musée présente une œuvre originale de sa collection dans une prison », a indiqué à l’AFP le président du Centre Pompidou, Alain Seban. Accompagné de Michel Gauthier – un des conservateurs du musée – l’artiste [aura parlé] pendant plus d’une heure de son polyptique, intitulé Les 4 Z’éléments : air, eau, feu, pierre réalisé en 1997-1998, et [répondu] aux questions de son assemblée. L’œuvre a été sélectionnée par les responsables de l’établissement pénitentiaire au sein d’une liste de productions contemporaines du Centre national d’art moderne. Dans cette huile sur toile, chacun des quatre éléments est incarné par un être fantastique et grimaçant. Philippe Mayaux est un artiste éclectique, qui réalise des sculptures et des tableaux « ambigus, séduisants et menaçants, parfois traversés par un mauvais goût revendiqué », selon Beaubourg.

Depuis l’automne 2011, le Centre Pompidou propose aux collectivités locales franciliennes un programme de sensibilisation à l’art intitulé « Un jour, une œuvre ». Pendant une journée, une production importante de ses collections est exposée et présentée par un conservateur ou un artiste, dans des lieux divers comme un centre commercial, une maison de quartier, une salle des fêtes, une mairie et maintenant une prison. Depuis quelques années, plusieurs musées nationaux ont engagé diverses actions en direction des « publics empêchés », notamment les détenus.

Le Louvre a notamment exposé dix reproductions de chefs-d’œuvre du musée dans la cour de la centrale de Poissy fin 2011. Actuellement, il y présente deux grands moulages de sculptures dans une cour réaménagée et propose des ateliers créatifs autour de ces pièces. Pour assister à la présentation de Philippe Mayaux, une cinquantaine de détenus se sont inscrits, indique l’AFP. « Le dispositif étant rodé, nous nous sommes rapprochés de l’administration pénitentiaire pour étendre ce type d’opérations à plusieurs établissements pénitentiaires [dont Melun, donc] », a indiqué Alain Seban.”

A l’étranger aussi, des initiatives similaires ont lieu. “La Fondation philanthropique italienne Cariplo a choisi d’offrir vingt millions d’euros pour la rénovation du Château des Sforza, construit au 15e siècle, qui abrite le Musée des instruments de musique, de la sculpture ainsi qu’une pinacothèque , peut-on ainsi lire sur le site exponaute.com . Ses collections exceptionnelles vont donc, pendant la durée des travaux, faire l’objet d’une migration vers des logements temporaires.” Quel rapport avec les prisons, me direz-vous ? Eh bien “l’œuvre de Michel-Ange, La Pietà Rondanini, inachevée à la mort de l’artiste en 1564, sera installée, sur décision du gouvernement et du ministre de la culture Stefano Boeri, au centre de la cour de l’établissement pénitentiaire, le San Vittore, au printemps prochain en attendant sa réhabilitation dans un espace répondant aux nouveaux critères de conservation et de sécurité dans l’enceinte du Château. L’actuelle salle du musée, conçue spécialement pour son accueil dès 1954, n’est désormais plus appropriée et limite la capacité d’accueil. La sculpture attire 350 000 visiteurs par an, un chiffre qui ne satisfait plus la ville de Milan et l’équipe de conservation du musée.

Michel-Ange derrière les barreaux, la démarche ne fait pas l’unanimité. D’un côté, les convaincus prônent l’accès à l’art pour tous et se réfèrent aux recommandations du Conseil de l’Europe adoptées en 1989 qui stipulent que « les activités créatives et culturelles devraient avoir un rôle important, parce que ces activités ont un potentiel particulier pour permettre aux détenus de développer et d’exprimer eux-mêmes ». Certains n’hésitent pas à défendre le projet à l’image de Tim Robertson, directeur général de la Koestler Trust [une association basée à Londres et qui œuvre pour faire entrer l’art en prison] : « c’est là l’essence de l’art, dit-il , et c’est aux côtés des gens qui se retrouvent à la marge de la société qu’il est le plus utile. » Le choix de cette œuvre d’art comme objet de transmission culturelle auprès d’un public « exclu » n’est pas sans intérêt. La Pietà Rondanini représentant la Vierge debout soutenant le corps du Christ transpire la souffrance et le pardon, deux thèmes qui auraient, selon les partisans, un impact positif sur le psychisme des détenus qui pourraient voir en Michel-Ange, dont on reconnaît maintenant la « mauvaise réputation », un exemple, un référant.

A contrario, les historiens de l’art s’indignent. Vittorio Sgarbi [très contesté sous-secrétaire aux Biens Culturels du gouvernement Berlusconi de 2001 à 2002, précisons-le] a exprimé sa colère dans un article écrit pour le journal Il Giornale assurant que les « chefs-d’œuvre devraient rester dans leurs maisons respectives. Personne ne penserait à déplacer le David de Michel-Ange de la Galleria dell’Accademia à Florence, ou sa Vierge à l’Enfant de Bruges ». Il y dénonce « l’admiration de l’administration pénitentiaire étrangère et des organisations qui se spécialisent dans la fourniture de délinquants ayant accès aux arts » – une initiative portée notamment par le Centre Pompidou. Vittorio Sgarbi clôt son papier en mettant le doigt sur le contexte carcéral peu propice à l’accessibilité d’un public extérieur malgré une volonté de la direction de San Vittore d’ouvrir la prison à tous de façon exceptionnelle. Une expérience artistique inédite à suivre” , conclut l’article du site exponaute.com .

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......