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Questions sans réponse

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J’aurais pu vous parler ce soir, encore et à nouveau, du Théâtre Paris-Villette, qui provoque de fougueux affrontements dans les pages « Rebonds » de Libération . D’un côté, l’intervention de « douze personnalités du théâtre en colère » , et pas des moindres, citons-les toutes : Hortense Archambault, Vincent Baudriller, Stéphane Braunschweig, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau, Alain Françon, Jean-Louis Martinelli, Stanislas Nordey, Olivier Py, Jean-François Sivadier et Jean-Pierre Vincent, avec un texte virulent qui se terminait par : “Le changement, c’est maintenant, nous a-t-on répété. Si le changement, c’est la liquidation des lieux de recherche et d’émergence, cela commence très mal…” De l’autre côté du ring, Bruno Julliard, l’adjoint au maire de Paris chargé de la culture, sur le mode du « non mais pas du tout », son « Rebonds » à lui se concluant par : “Comment accepter de lire que la mairie de Paris sèmerait la mort du théâtre ? Elle travaille pour la vie, pour aider à semer les graines de cette « herbe drue des œuvres fécondes », pour un Paris vivant, divers, ancré dans son temps, tourné vers l’avenir.” C'est beau comme du Jack Lang. La preuve, nous apprenait Clarisse Fabre dans Le Monde , « la Ville de Paris projette de verser une subvention de 20 000 euros en vue d’alimenter la « caisse de solidarité » destinée aux salariés du théâtre, et gérée par le Synptac-CGT” , c’est dire si la Mairie n’est que bonté. Mais comme “jeudi 8 novembre, le tribunal de commerce de Paris n’a [toujours pas] tranché sur le sort du théâtre Paris-Villette” , et “a renvoyé sa décision sur son devenir au 29 novembre” , nous aurons sans doute l’occasion de revenir plus tard sur ce trépidant, quoique parfois fastidieux feuilleton.

Mais rassurez-vous, ce ne sont pas les polémiques qui manquent. Après Paris, direction Grenoble. “C’est la première fois que cela arrive , raconte Marie-Christine Vernay dans Libération . Depuis dix ans que le Festival international de Théâtre Action en Rhône-Alpes (le Fita), consacré à des artistes interdisciplinaires de divers pays, est confronté à un problème de délivrance de visas. Les Syriens, les Marocains et les Egyptiens invités cette année n’ont eu aucun problème pour rejoindre Grenoble. Manquent à l’appel quatre Togolais. Ils avaient pourtant déjà été programmés dans cette manifestation qui donne la parole à des artistes à la démarche politique et sociétale et œuvrant auprès des populations. Laurent Poncelet, directeur artistique du festival, lui-même metteur en scène, s’explique mal ce blocage. « Au consulat, raconte-t-il , il leur a été signifié qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour voyager, ce qui constituait un risque migratoire. Pourtant, le metteur en scène et deux des comédiens sont déjà venus et n’ont pas pris la poudre d’escampette… » Les quatre Togolais étaient encore [la veille de la publication de l’article, soit le 12 novembre] en rade à Lomé, alors même qu’ils devaient animer des ateliers [le 9]. Leur spectacle, les En-Fers, adaptation du Discours de l’homme rouge, de Mahmoud Darwich, ne semble pas si dangereux qu’il puisse être la cause de ce que Laurent Poncelet espère n’être qu’un refus provisoire. Le metteur en scène et conteur Atavi-G Amedegnato, qui utilise les percussions et les marionnettes, fait simplement écho au texte de Darwich, en substituant l’homme noir à l’homme rouge pour évoquer les peuples opprimés refusant de se soumettre et de disparaître. Depuis [le 9 novembre], le directeur artistique du Fita et son équipe se sont relayés pour contacter, à la région ou au département, tous ceux qui pourraient intervenir auprès du consulat à Lomé afin que les artistes ne soient pas pénalisés. Car la manifestation est un tremplin, permettant de rencontrer d’autres créateurs aux démarches similaires, et un rendez-vous important et populaire avec son QG, l’Espace 600, situé au cœur du quartier dit défavorisé de la Villeneuve. Joint [par Libération le 12 novembre], Laurent Poncelet avait encore bon espoir que les quatre Togolais puissent prendre l’avion pour être présents [le lendemain] au Fita, qui se poursuit jusqu’au 2 décembre. Plusieurs représentations sont programmées dans l’Isère et dans l’Ain, il serait dommage qu’ils arrivent pour la dernière, le 1er décembre.”

Un qui est pour que des Togolais restent chez eux, c’est l’inspirateur d’une pièce qui, elle aussi, fait polémique, et c’est encore Libération qui le rapporte, sous la plume cette fois d’Anne-Françoise Hivert. “En annonçant, en janvier, qu’il comptait monter une pièce basée sur le manifeste de 1 500 pages posté sur Internet par Anders Behring Breivik, avant de commettre les attentats qui ont fait 77 morts en Norvège le 22 juillet 2011, le metteur en scène danois Christian Lollike s’est attiré de très violentes réactions , écrit-elle. Outrées, les familles des victimes, soutenues par une foule d’élus et d’intellectuels norvégiens, ont exigé que le projet, jugé de « très mauvais goût », soit abandonné. (J’en avais parlé ici.) Malgré les menaces, Lollike a tenu bon. Le résultat est un long monologue d’une heure et demie, qui se joue depuis [le 15 octobre], sur la petite scène du Café-Teatret, à Copenhague. La pièce Manifest 2083 entend montrer « comment Anders Behring Breivik se voit lui-même ». Le comédien Olaf Hojgaard incarne, tour à tour, son propre rôle et celui du tueur. Pour s’en rapprocher, il a lu ses écrits, joué aux jeux d’ordinateur et écouté la même musique que lui. Il s’est entraîné au tir, a pris des stéroïdes. Puis, il s’est plongé dans les thèses du mouvement contre-jihadiste, qui dénonce une conspiration visant à l’islamisation de l’Europe. Plusieurs fois primé au Danemark pour son œuvre toujours très engagée et souvent controversée, Lollike explique qu’il n’a pas monté cette pièce pour les victimes. Mais pour le reste d’entre nous, qui cherchons encore des réponses. « Après le 22 juillet, on a présenté Breivik comme un monstre, le diable. On a dit qu’il était fou. Mais c’est dangereux de rester dans la description métaphysique, car c’est quelqu’un de bien réel, un homme rationnel, avec un projet politique, que d’autres partagent. » Accusé de faire le jeu de Breivik, il s’en défend. Exposer l’idéologie du tueur « signifie aussi mieux comprendre pourquoi elle progresse », dit-il. Parmi ceux qui ont soutenu le projet depuis le début, il y a le dramaturge norvégien Kai Johnsen, qui a décidé de faire venir la pièce à Oslo. Il s’explique : « Après les attaques, la Norvège a été submergée par une vague de sentimentalisme. C’est dur de s’en dégager, mais nécessaire. » Car la tuerie dit quelque chose du pays : « Breivik a grandi dans le ventre d’une des sociétés les plus privilégiées du monde. Mais il n’a pas trouvé son rôle. Alors il s’est créé un monde imaginaire, dont il était le héros. » A Olivier Truc, qui a également fait le voyage à Copenhague pour Le Monde , le même Kai Johnsen déclare : « Ce spectacle pose la question sur les fictions que l’on se raconte sur soi-même » . Manifest 2083 ne prétend pas apporter de réponses.

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