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Réaction à l'art et art réactionnaire

5 min

“Alors qu’il donnait [vendredi] une conférence de presse en Espagne, l’architecte américain Frank Gehry, 85 ans, qui a créé le musée Guggenheim de Bilbao et le tout nouveau vaisseau de la Fondation Vuitton à Paris, s’est vu reprocher par des journalistes de pratiquer une « architecture spectacle ». Réponse de l’intéressé , rapportée par Le Parisien : il a levé son majeur, sans dire un mot, leur adressant ainsi un magistral doigt d’honneur avant de boire tranquillement une gorgée de café. Plus tard, l’architecte a tenu à affirmer que « dans le monde actuel, 98 % des bâtiments construits sont de la pure merde », avant de conclure : « Pour l’amour de Dieu, voulez-vous bien nous laisser tranquilles… Je travaille avec des clients qui respectent l’art de l’architecture. Ne posez pas de questions stupides. » Il faut dire que si Gehry n’a lu que les articles consacrés par la presse française à sa Fondation Vuitton, il n’a pas dû y trouver beaucoup de critiques. Un véritable concert de louange, seulement bémolisé par Courrier International . Il faut dire que l’hebdomadaire est allé chercher un étranger, un certain Fiachra Gibbons, ci-devant journaliste irlandais à Paris, et critique d’art au Guardian. Dans le bâtiment de Frank Gehry, il voit “un très beau bijou, une belle vitrine d’un beau Paris. En revanche, en tant que galerie d’art, le bâtiment est moins convaincant. La surface intérieure n’est pas très grande. En gros, c’est un petit pavillon. On est loin du grand musée Guggenheim de Bilbao.” « Comment jugez-vous l’offre culturelle de Paris ? » , lui demande-t-on. “La capitale s’est enferrée dans le concept de ville-musée , juge-t-il. Il y a de belles réalisations, comme le palais de Tokyo. Mais l’idée aurait été brillante si le musée avait été à Montreuil. Située dans le XVIe arrondissement, il peut difficilement devenir le bâtiment phare d’une nouvelle génération d’artistes. La culture française souffre de l’académisme , estime encore le critique du Guardian. On parle beaucoup du musée Picasso, qui [rouvre] ses portes : plutôt que de créer du nouveau, on est dans la conservation. Il n’y a pas de véritable engagement avec le grand public. La culture est présente chez l’élite mais, hors des beaux quartiers, il n’y a pas grand-chose. Et rien de dérangeant, rien qui puisse bouleverser les esprits.” Et ce n’est certainement pas le sapin détumescent de Paul McCarthy place Vendôme qui le fera changer d’avis. Philippe Dagen trouve ainsi remarquable dans Le Monde “le fait que l’érection de Tree avait été décidée en accord avec le Comité Vendôme, qui réunit les enseignes de luxe installées là. […] Conjonction paradoxale du chic et du vulgaire, du raffinement et de la trivialité. Non seulement la provocation grasse et le scandale sexuel ne font plus peur, mais les industries du luxe y voient des moyens de promotion immédiats et efficaces. S’il y a calcul, il n’est pas mauvais : grâce à McCarthy, la place Vendôme redevient mieux qu’une vitrine de pierreries pour femmes riches – grâce à lui et à ceux qui l’ont sottement attaqué.” Et Philippe Dagen de remarquer tristement : “l’intérêt plastique de Tree est faible, pour ne rien dire de son inintérêt intellectuel. Présentée comme un événement, la pièce fournit des arguments à tous ceux qui, avec Luc Ferry pour maître à penser et sans faire aucune distinction entre les artistes, tiennent l’art d’aujourd’hui pour uniformément nul – une vaste blague. Quand il y a tant d’œuvres actuelles qui sont de la pensée exprimée sous une forme visible et émouvante, quand il y a tant d’enjeux politiques et moraux essentiels dont s’emparent tant d’artistes, il y a mieux à faire que gonfler un phallus couleur sapin dans les beaux quartiers de Paris.” Et de fait, les collègues chroniqueurs de Luc Ferry dans Le Figaro s’en sont donné à cœur joie. “La baudruche dégonflée du fumiste pourrait bien être le symbole du destin de cet art mystifiant, mais aussi des autres bidonnages étatiques , écrit ainsi Ivan Rioufol. L’art contemporain a, en tout cas, tout à perdre à persister dans la défense exaltée des pièges à cons et des provocations salaces. Non seulement cette expression initialement anticonformiste n’est plus le symbole de la liberté et de la joyeuse impertinence qu’elle a pu être, mais son autoritarisme de parvenu la rend oppressante. […] C’est devant ces laideurs et ces vulgarités imposées à coups de gourdin que des gens se révoltent. Il est temps , appelle de ses vœux Ivan Rioufol, de déboulonner McCarthy et ses clones.” Sa consœur du Figaro , Natacha Polony, voit de même là “un débat qui n’a fait que creuser un peu plus le fossé entre un peuple exaspéré et des élites aux réflexes pleins d’inconscience autant que de morgue.” Pour elle, “Paul McCarthy fait partie de ces quelques artistes qui vendent leurs œuvres des millions pour un infime public d’ultraprivilégiés qu’elle ne choque plus depuis longtemps, de sorte que ce n’est qu’en l’extrayant de son contexte, en l’imposant à des gens à qui elle n’est pas destinée, qu’on peut en réactiver le caractère prétendument choquant. La place Vendôme a servi à ça, subventionnée par l’industrie du luxe, qui a besoin de ce frisson pour faire oublier qu’elle a transformé l’art et la culture en produits financiers. Pognon, élite déconnectée d’acheteurs collectionneurs de placements et conditions de production qui entretiennent la coupure, tel est le cadre de ce marché de l’art auquel on aurait tort , précise la chroniqueuse du Figaro , de réduire l’art contemporain.” Pour notre confrère en Dispute de Marianne, Laurent Nunez, “il ne faut pas trop célébrer les provocations simplistes de Paul McCarthy. L’artiste comme troll : est-ce donc notre seule conception de l’art conceptuel ? Si une œuvre d’art est souvent provocante, doit-on en déduire que toute provocation devient une œuvre d’art ? […] En 1999 , les bacheliers français avaient planché sur un profond sujet de philosophie : « Peut-on convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle ? » Tree, comme l’agression dont a été victime Paul McCarthy, nous entraînent vers une autre question : « Un art qui ne s’adresse qu’aux réacs n’est-il pas un art réactionnaire ? »”

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