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Réaffirmer la liberté de créer, coûte que coûte

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Dans les millions de marcheurs, hier, à Paris et dans toute la France, il y avait nombre de représentants du spectacle vivant. Le Figaro a ainsi vu passer, “au cœur du cortège, le Théâtre du Soleil au complet, avec Ariane Mnouchkine. Elle [commandait] les mouvements d’une immense marionnette à tiges qui représentait la justice dans un précédent spectacle. Elle a été relookée en Marianne au front troué par une balle, avec du sang qui coule. Elle est la République mais les jeunes s’écrient « Vive la mariée ». Sans doute parce qu’elle porte une grande robe blanche.” Le Monde a rapporté dès vendredi l’émotion presque paralysante qui a étreint le milieu du théâtre. « C'est dur, d'aller au charbon… »Deux heures avant de monter sur les planches, jeudi 8 janvier, Denis Lavant livre ses doutes, au téléphone , à Clarisse Fabre. Va-t-il réussir à interpréter, seul sur scène, le texte de Louis-Ferdinand Céline et Emile Brami, Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, au Théâtre de l'Œuvre, à Paris ? La veille, jour de l'attentat dans les locaux de Charlie Hebdo, le comédien n'a pas tenu. « On n'est pas des machines, dit-il. J'ai appris la nouvelle, puis c'est monté en intensité dans ma tête. Le soir, je suis allé au théâtre. Dans ce texte, il y a de la rage, de la misanthropie. Mais il y a aussi des passages humoristiques, et là, je n'y étais plus. Je suis parti, et j'ai expliqué au public qu'après ce qui s'était passé, il m'était impossible de continuer. » Il n'y avait plus qu'à retenter jeudi soir : « Maintenant, je reprends le texte et je vois comment ça retentit en moi, après ça. » A l'image de Denis Lavant, nombreux sont les artistes qui [naviguaient], [tanguaient] entre l'accablement et la détermination. Jouer, à quoi bon ? Et pourtant si, il faut réaffirmer la liberté de créer, coûte que coûte, quitte à ce que des œuvres provoquent ou choquent. C'est la leçon de Charlie. Ce même 7 janvier, le Tartuffemis en scène par Galin Stœv a trouvé une résonance particulière auprès du public de la Comédie-Française, à Paris, comme le raconte son administrateur général, Eric Ruf. « C'est le rire que ces fous veulent empêcher. Cela fait partie de l'esprit français de savoir rire de tout, d'un rire libérateur. J'espère que ces fous vont créer l'inverse que ce qu'ils espéraient : un sursaut, un rappel au désordre. » […] Jouer, maintenir les programmations, c'est aussi la directive que la ministre de la culture et de la communication, Fleur Pellerin, [s'apprêtait] à donner aux scènes publiques. […] Fermeture ou pas des lieux culturels, tout le monde formule le même vœu, que Charlie Hebdo continue de paraître. Justement, jeudi 8 janvier, on apprend que le Théâtre Monfort, à Paris, lance une initiative : les deux directeurs, Laurence Magalhaes et Stéphane Ricordel, proposent aux théâtres du territoire parisien d'acheter, chacun, mille exemplaires du prochain numéro de mercredi, et de les distribuer gratuitement aux spectateurs. […] Un coup d'œil aux derniers messages , conclut l’article du Monde : un SMS de Denis Lavant. Jeudi soir, il a joué jusqu'au bout. « J'ai pu exorciser en direct les démons réveillés par cette terrible déflagration du mercredi matin. Pourvu qu'on puisse toujours y croire. » Dans tout ça, l’émotion générale a fait passer au second plan un événement d’importance. Et pour cause : “C’est alors qu’il terminait de présenter le rapport sur les intermittents du spectacle, mercredi vers midi à l’hôtel Matignon, que Manuel Valls a été informé de l’attentat à Charlie Hebdo, rappelle notre confrère en Dispute René Solis dans Libération . La portée des annonces faites à cette occasion en a été logiquement occultée. Elles sont pourtant loin d’être négligeables. Le rapport rédigé par Hortense Archambault, Jean-Denis Combrexelle et Jean-Patrick Gille, à l’issue de six mois de consultations, se propose bel et bien de « bâtir un cadre stabilisé et sécurisé pour les intermittents du spectacle » . Le Premier ministre s’est engagé à suivre la plupart de ses préconisations. Il a notamment annoncé que l’existence des annexes 8 et 10 de l’Unédic, qui fixe le régime particulier de chômage applicable aux intermittents et techniciens du spectacle, « sera inscrite dans la loi au premier semestre 2015 » .

Manuel Valls a aussi repris à son compte l’une des principales préconisations du rapport et revendication de la Coordination des intermittents et précaires : le retour à la « date anniversaire », pour le calcul des droits, l’un des points de crispation depuis la réforme de 2003. Autant de mesures qui visent à « sortir de l’inquiétude et donner un régime aux assises pérennes » . Il a aussi indiqué que désormais – autre revendication majeure – les partenaires sociaux du secteur du spectacle (employeurs et intermittents) seront associés aux discussions pour la renégociation de la convention Unédic, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici. Il a enfin annoncé la création d’un fonds de soutien à l’emploi culturel et indiqué que le dispositif mis en place en juin, pour compenser le manque à gagner dû au nouveau calcul du différé d’indemnisation entre périodes travaillées et chômage, serait maintenu. Tout n’est pas réglé pour autant : la mise en place de ces mesures reste liée au bon vouloir des partenaires sociaux gestionnaires de l’Unédic – essentiellement le Medef et la CFDT – qui ne se laisseront pas facilement convaincre. Au-delà du dossier des intermittents, le Premier ministre s’est aussi employé à répondre aux inquiétudes exprimées par le monde de la culture, et exprimées par « l’Appel des artistes » lancé le 10 décembre depuis le Théâtre de la Colline, à Paris. Manuel Valls a, là aussi, répondu à deux revendications majeures, en annonçant le dégel immédiat des 8% mis en réserve sur les budgets de la création, et en s’engageant à augmenter pour 2016 les crédits du ministère de la Culture.” Ça a l’air peut-être dérisoire en ce moment, mais ce n’est pas rien, la culture…

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