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Réalisme, populisme, puritanisme et dandysme

9 min

C’est LA polémique littéraire du moment. Comme dans la revue de presse d’hier, elle prolonge une question que nous nous étions posée dans une de nos Disputes spéciales début mars au Théâtre du Rond-Point : « le roman français abuse-t-il du réel ? », et comme la polémique autour du texte de Salim Bachi, Moi, Mohamed Merah , dont je vous parlais la semaine dernière, elle est née dans Le Monde . Dans le numéro daté du 18-19 mars, l’écrivain (et producteur à France culture) Charles Dantzig publiait dans les pages Débats du quotidien un texte intitulé « Du populisme en littérature » . Selon lui, " la fiction et la création littéraire sont aujourd’hui dominées par des romans en forme de reportage où triomphe un réalisme d’origine célinienne, aussi vulgaire que malsain. " Extraits choisis : " En littérature, le populisme va et vient. Son nom, en 2012, est réalisme. Il s’est installé avec la puissance d’un avion en vol le 11 septembre 2001 : l’Histoire est parfois assez bonne fille pour signaler avec précision le moment fatal. Depuis ce moment-là, la brutalité est lâchée dans les arts. […] En livre, Les Bienveillantes, si mal écrit qu’on ne peut le dire malsain – il y a d’ailleurs moins de livres que de publics malsains –, avait été un symptôme, un déclencheur, quelque chose qui a fait sauter une digue. Avec ce roman, les voyeurs, les obscènes, les utilitaires, les machos, enfin le contraire de la littérature, sont venus vers le livre, donnant un mauvais exemple de ce qui pouvait se vendre, et a été très imité ensuite. Ils n’avaient eu jusque-là que des ouvrages non littéraires et donc sans conséquences, souvenirs d’anciens légionnaires d’Algérie, SAS, tout ça. La brutalité est soudain estampillée « littérature ». Prestige ! On peut l’admirer ! On n’avait pas vu cela depuis Louis-Ferdinand Céline. […] Le réalisme n’est qu’une forme inversée de l’idéalisme : l’idéalisme du morose, du morne, du malveillant. Le réalisme est un chantage. Des écrivains qui ont un autre réel que vous et moi décident que le leur est l’unique, et que tous doivent s’y soumettre. […] On savait depuis leurs ancêtres de la fin du XIXe siècle, à commencer par Flaubert, quelque chefs-d’œuvre qu’il ait pu écrire, que le réalisme ne croit pas que le gratuit et le lumineux existent. Il est mû par un amour sournois du mal. […] Le réalisme est aussi un terrorisme. Il insinue que vous êtes un frivole, un indifférent, un inutile, un parasite si vous ne lui obéissez pas. Force supplétive d’une politique douteuse, l’esthétique de la brutalité passera une fois que cette politique aura reculé. On l’a vu mille fois, les grands mâles donneurs d’ordres sont des suiveurs de maîtres " , concluait Charles Dantzig dans sa tribune.

La revue Transfuge , dans son dernier numéro, lui emboite le pas avec un dossier de 19 pages intitulé « La littérature française plus rétrograde que jamais ? » , avec un point d’interrogation pour la forme, vu la teneur affirmative dudit dossier, introduit ainsi par Vincent Jaury : " Comme le dit à juste titre Charles Dantzig, la victoire du réalisme en littérature est écrasante. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il s’agit précisément du réalisme historique, l’autre nom du conservatisme. Voyez Jenni : les guerres coloniales voyez Lindon : Foucault renaissant de ses cendres voyez Carrère : Limonov fait son come-back voyez Wiasemsky : Godard était si beau, jeune. 2000-2010 : à part le phénomène Houellebecq et des expérimentateurs snipers ici et là, on a refait de la littérature XXe siècle et même XIXe siècle. Il va falloir se secouer, être un peu plus punk, Ô, littérature française, pour que les années dix puissent être qualifiées d’âge d’or… Hein, pourquoi pas ? Bref, tu l’auras compris, littérature française, on t’aime, mais quand tu prends des risques, quand t’envisages le XXIe siècle, quand tu nous proposes des formes neuves, quand tu revisites le passé tel Yannick Haenel, c’est-à-dire avec une nouvelle manière et avec vue sur notre présent Oui, on t’aime, mais pas quand tu as décidé de mourir de vieillesse " , écrit le jeune directeur de la rédaction de Transfuge .

Toujours dans les pages Débats du Monde , Michel Crépu, le directeur de la Revue des deux mondes , a publié le 5 avril une réponse à la tribune de Charles Dantzig. " A la vérité , écrit-il notamment, ce n’est pas tant le « populisme » au sens strict qui menace les lettres qu’une forme de puritanisme précieux auquel la littérature française, de Sade à Bataille, n’était pas habituée. […] Quelle étrange époque avec ses finesses, son puritanisme aux visages multiples, le plus insidieux étant bien sûr celui qui se donne pour son contraire, en revient toujours à une forme énigmatique de haine de soi, peut-être le pire fruit, après soixante ans, d’un certain juin 1940. Se mettant elle-même sous la surveillance d’un surmoi en acier trempé, la littérature française est rongée par une maladie mortifère : on dirait qu’il lui faut sans cesse des coupables en guise de canne pour s’aider à marcher. Il lui faut de la thèse, de la cause à défendre, sinon elle est perdue. Livrée à elle-même, elle a peur du vide, une crainte panique de la légèreté comme de la profondeur, laborieusement conjurée à force de pseudo-crudité, en espérant « faire scandale ». "

Le dernier à entrer dans la danse est Frédéric Beigbeder, toujours dans ces mêmes pages Débats du Monde , avec une longue contribution titrée « L’humanisme du réalisme » . " Il faut voir les choses du bon côté , se réjouit-il d’abord : la France est sans doute le seul pays où, en pleine campagne présidentielle, des écrivains sont capables de se disputer dans un grand quotidien du soir pour savoir si le roman réaliste tient du populisme ou du puritanisme. Il n’est pas certain que cette question soit l’urgence du moment, mais peu importe : nous devons nous enorgueillir d’habiter l’étrange contrée qui suscite des controverses aussi fondamentales " , s’amuse-t-il en y contribuant longuement dans son texte, pour le conclure ainsi, avec quelque perfidie : " Ce qu’un romancier réaliste (à tendance satirique) pourrait répondre à Dantzig lorsqu’il vilipende Littell et Jenni, c’est qu’il aurait dû nommer leur éditeur commun : Richard Millet. C’est lui que Charles Dantzig, l’éditeur de la maison Grasset, vise en réalité, ce grand confrère de chez Gallimard. Une autre cible de Dantzig (sans la nommer) est bien sûr Michel Houellebecq. J’espère en tout cas que la rancune de Dantzig ne tient pas aux prix Goncourt reçus par Les Bienveillantes de Jonathan Littell (Gallimard, 2006), La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq (Flammarion, 2010) et l’Art français de la guerre d’Alexis Jenni (Gallimard, 2011). Quoique. Si sa vindicte, aussi brillante soit-elle, n’était inspirée que par la déception et la jalousie, elle ajouterait à son dandysme une certaine humanité. Nous ne devenons grands que par nos faiblesses, tel est sans doute ce que Scott Fitzgerald voulait signifier quand il déclara à propos d’Hemingway : « Il parle avec l’autorité du succès, et moi je parle avec l’autorité de l’échec »" , conclut Frédéric Beigbeder, qui s’y connaît en dandysme…

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