LE DIRECT

Rebondissement dans l'affaire Camus

7 min

En littérature, une polémique chasse l’autre. A peine l’affaire Richard Millet était-elle close, provisoirement ?, par la démission du comité de lecture de Gallimard de l’auteur contesté de l’Eloge littéraire d’Anders Breivik , qu’un nouveau rebondissement survenait en début de semaine dans ce que la presse appelle depuis cinq mois « l’affaire Camus » . De quoi s’agit-il au juste ? “Depuis quatre mois , écrivait fin août Elodie Maurot dans La Croix , la polémique autour de l’exposition Albert Camus d’Aix-en-Provence n’en finit pas. Programmé à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain, dans le cadre de l’année européenne de la culture Marseille-Provence 2013, ce projet initié en 2008 fut d’abord confié à Benjamin Stora, historien de l’Algérie contemporaine et fin connaisseur de Camus. Après avoir remis en octobre 2010 un projet de scénario validé par tous les acteurs, Benjamin Stora apprend, en avril dernier, « après un long silence », que l’événement est annulé, « sans recevoir d’explications de la part des organisateurs », précise-t-il à La Croix. Nouveau coup de théâtre, cet été : fin juillet, la presse révèle qu’une grande exposition Camus aura finalement lieu à Aix-en-Provence et que l’écrivain-philosophe Michel Onfray, auteur d’une biographie sur l’écrivain, en sera le commissaire. Initialement présentée comme une initiative de la mairie UMP d’Aix-en-Provence, l’exposition a, depuis, rejoint le programme officiel de Marseille-Provence 2013. Interrogée sur ce dossier, la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a réaffirmé [le 23 août] regretter l’absence de l’historien. « Benjamin Stora est un de nos meilleurs connaisseurs de l’Algérie. Il aurait pu donner un éclairage passionnant sur les rapports de Camus avec l’Algérie », a-t-elle déclaré. A la suite de cette éviction, le ministère de la Culture a annoncé qu’il n’apposerait pas son logo à l’événement et ne le cofinancerait pas.

Les choses sont confuses. Il a été reproché à Benjamin Stora d’avoir tardé à communiquer la liste des œuvres dont il avait besoin, suscitant l’agacement de la fille d’Albert Camus, qui gère l’œuvre de son père. Celle-ci s’est pourtant défendue d’être à l’origine de son départ. Le scénario de l’exposition, qui entendait explorer les liens de Camus et de l’Algérie sous le titre « Camus, cet étranger qui nous ressemble », a aussi sans doute déplu, dans un contexte local où tout ce qui touche à l’Algérie est encore à vif. « Il est certain que mon projet n’était pas de montrer un Camus universaliste détaché de la terre d’Algérie… », confie Benjamin Stora. Du côté de Marseille-Provence 2013, on ne souhaite réagir ni au propos de la ministre ni à la nomination de Michel Onfray. Les débats autour de l’exposition seront au programme du prochain conseil d’administration du 15 octobre. Michel Onfray a obtenu de la mairie d’Aix-en-Provence que son travail soit pérennisé par la création d’un Musée Albert-Camus. Philosophe médiatique porté par son succès public, ses travaux sur les monothéismes, Freud et plus récemment Camus sont toutefois critiqués par les spécialistes. « Michel Onfray n’est pas quelqu’un de sérieux, il n’est pas légitime pour diriger cette exposition », réagit Roger Grenier, écrivain, ami et compagnon de Camus au journal Combat. « Dans son livre, il fait de Camus un saint, de Sartre un diable et oublie de parler de littérature. Il avait déjà fait le coup avec Freud ! »

De nombreuses personnalités ont déjà écrit à Benjamin Stora, jugeant incompréhensibles son éviction et cette curieuse succession.”

On en était là fin août. Stora déclarait à Libération : « Je découvre tous les jours des gens qui en veulent à Onfray et qui me disent de ne pas lâcher, je crois qu’il ne mesure pas bien dans quoi il s’est fourré. »

Le philosophe hédoniste le mesure toutefois assez vite. Il y a d’abord un long article qu’il publie dans Le Nouvel Observateur la semaine dernière, où il répond à ses détracteurs, dénonçant « un mauvais procès » qui ferait de lui « le candidat de l’Algérie française » . “Je demande à être jugé sur pièces , plaide-t-il. Cette exposition en fournira l’occasion. A moins que, d’ici là, on ne me fasse payer le contenu de cet article. Camus n’écrivait-il pas : « Il vient toujours un moment où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort » ? En démocratie, les guillotines sont en papier…” , conclue-t-il.

Et voilà que vendredi dernier, c’est au tour du Monde de consacrer un long article à l’affaire, sous le titre « Albert Camus, un écrivain pris en otage à Aix-en-Provence » . L’article de trop ? Toujours est-il qu’Onfray annonce le même jour sur son compte Twitter qu’il renonce, et envoie une lettre explicatrice autant que fielleuse au quotidien vespéral : “La double page que votre journal consacre à ce qui est devenu depuis l’été l’affaire Camus me décide à prendre le large de cette pétaudière où se mélangent de façon déraisonnable les ego surdimensionnés, la chiennerie de la politique politicienne, les pathologies mentales, les intrigues de réseaux, le copinage d’anciens combattants d’extrême gauche reconvertis dans l’opportunisme social-démocrate, la morgue de l’impuissance universitaire, la niaiserie d’une ministre confondant usage public des crédits et punition idéologique, la veulerie des institutionnels de la culture, le double langage de l’un, la schizophrénie de l’autre, le tout sur fond de guerres picrocholines organisées et orchestrées par le journalisme parisien. Je bénis cette aventure de m’avoir fait découvrir cette nef des fous ! Mais je n’en suis plus… Je n’avais encore rien signé, j’économise donc une démission. Pas besoin de quitter le bateau, il n’y aura jamais eu que le projet d’y être – mais la compagnie s’avère décidément trop nauséabonde. En France, l’atmosphère intellectuelle est toujours de guerre civile. Albert Camus aura été le grand perdant de ce qui aurait pu être une belle aventure. Mais tout ce qu’il détestait est revenu dans cette affaire comme un boomerang : les politiciens, les héritiers, les réseaux, les tribus, les universitaires, les journalistes, les ministres, Paris… Rien de neuf sous le soleil.”

“Sophie Joissains, adjointe chargée de la culture à la mairie d’Aix-en-Provence, a affirmé, lundi, que la mairie ne voulait « pas lâcher l’exposition Camus », malgré le renoncement de Michel Onfray à en être le commissaire , aprend-on dans La Croix , qui suit décidément l’affaire de près. Le conseil d’administration de Marseille-Provence 2013 doit se pencher le 15 octobre sur le devenir de cette exposition.”

Il pourrait proposer le poste à Richard Millet, il paraît qu’il a du temps, en ce moment…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......