LE DIRECT

Réduction, externalisation et extinction

5 min

“C’est une histoire qui finit bien… pour l’instant , écrit Sophie Bourdais dans Télérama. Au bord de la cessation de paiement, l’Opéra-Orchestre national de Montpellier a reçu in extremis sa subvention régionale de 4 millions d’euros, et l’assurance que ses tutelles combleraient son déficit de 700 000 euros. Fin septembre, l’Orchestre Dijon-Bourgogne a obtenu la subvention exceptionnelle de 180 000 euros qui lui permettra se finir sa saison 2014. Mais qu’en sera-t-il de la saison suivante ? Partout, on fait des économies. L’Etat diminue ses dotations aux collectivités territoriales, qui réorientent leurs subventions culturelles vers des domaines jugés plus grand public que la musique classique. La ville de Caen , je vous en parlais dans une précédente revue de presse, ne reconduira pas sa convention avec Les Arts Florissants, enlevant 330 000 euros à l’ensemble de William Christie. Et cet inquiétant assèchement ne s’arrête pas à nos frontières : l’Orchestre national de chambre du Danemark n’existera plus en janvier, et l’Opéra de Rome a licencié son orchestre et son chœur.” Cette décision, rappelle Richard Martet dans l’éditorial du centième numéro d’Opéra Magazine , intervient après celle de Riccardo Muti “de ne plus diriger les représentations d’ Aida et des Noces de Figaro, prévues en 2014-2015, [qui] a précipité le Teatro dell’Opera dans une tourmente aux conséquences encore difficiles à mesurer. Dans la foulée, le conseil d’administration a [donc] décidé le licenciement collectif des musiciens de l’orchestre et des artistes du chœur […]. L’idée est de les réengager ensuite au coup par coup, en fonction des besoins de chaque production : en clair, les CDI vont être remplacés par des CDD. Les syndicats de la maison n’ont pas manqué de lier ce choix à une tendance générale à la précarisation du marché de l’emploi, mettant en garde les salariés italiens et, plus largement, européens. Pile au moment où le Premier ministre français, sur BFMTV et RMC, trouvait « intéressante » l’idée d’un contrat de travail unique ! En attendant leur licenciement, orchestre et chœurs vont devoir préparer la nouvelle production de Rusalka qui ouvrira, le 27 novembre, la saison du Teatro dell’Opera. Après le départ de Riccardo Muti, en effet, la direction a renoncé à Aida, en conservant, pour le rôle-titre, la merveilleuse Krassimira Stoyanova. Eivind Gullberg Jensen au pupitre, Denis Krief à la mise en scène, Larissa Diadkova en Jezibaba… l’affiche n’a rien de déshonorant. Pas sûr, en revanche, que l’on se bouscule aux guichets autant que pour celle initialement prévue !” Suite à la décision romaine, et à propos de deux beaux succès, La Bohème de Puccini à Bordeaux, et Owen Wingrave de Britten à Nancy, Christian Merlin rappelait en octobre dans Le Figaro que “l’orchestre est l’âme d’un théâtre lyrique. A Bordeaux comme à Nancy, il s’agit d’une formation permanente, salariée par le théâtre. Avec ses syndicats, ses lourdeurs, ses mesquineries, c’est une affaire entendue. Mais aussi une sonorité forgée sur le long terme, un esprit maison, une fierté de s’identifier à l’établissement. Cette âme, on est convaincu qu’on ne l’obtient pas en recrutant des orchestres au contrat, qui viennent assurer un spectacle et s’en vont jusqu’au suivant, même si cela évite aux directeurs d’opéra une calvitie prématurée. Autrement dit , explicite le critique musical du Figaro : la décision de l’intendant de l’Opéra de Rome de licencier son orchestre et son chœur pour en reformer un sous forme de partenariat au coup par coup est certes intéressante dans un contexte économique et social donné, on veut même bien reconnaître qu’elle peut être tentante en cas de blocage complet. Mais elle ne saurait constituer un modèle. Le Met, la Scala, Vienne, Covent Garden, l’Opéra de Paris, Munich, le Mariinsky, le Bolchoï, Zurich et les 83 opéras allemands ont un orchestre à demeure qui est l’âme du théâtre. Amsterdam, Genève, Strasbourg, où l’on doit engager un orchestre pour chaque production, sont à ce titre, et quel que soit leur haut niveau international, des maisons incomplètes.” Peut-être la direction de l’Opéra de Rome a-t-elle lu Christian Merlin : La Croix nous apprend en effet ce matin qu’elle “renonce à externaliser son orchestre et son chœur. Un accord prévoyant « une augmentation de la productivité » et une réduction des primes a été signé, qui devrait permettre une économie annuelle de 3 millions d’euros. Le maire de Rome espère même que cette embellie sera de nature à convaincre le chef Riccardo Muti de revenir sur sa démission de l’Opéra.” Sinon, pour reprendre la litanie des mauvaises nouvelles orchestrales énoncées par Sophie Bourdais dans Télérama , “en Allemagne, la fusion des deux orchestres radiophoniques de la SWR est actée pour 2016. Le Royal Concertgebouw d’Amsterdam pourrait, lui, disparaître si le gouvernement néerlandais n’intervient pas rapidement. Malgré des salles combles, la prestigieuse formation accuse, dans son dernier bilan annuel, un déficit irréductible de 836 461 euros.” Commentaire du chef hongrois Ivan Fischer, dans un entretien au Times de Londres, cité par Diapason : “Les orchestres symphoniques, dans leur forme actuelle, n’ont que quelques décennies, tout au plus, à vivre. […] Est-ce que le modèle américain, basé sur une sorte de fierté citoyenne, et le bon vouloir des hommes politiques européens seront suffisants pour nourrir ces grandes bêtes qui sont fondamentalement identiques aujourd’hui à ce qu’elles étaient il y a un siècle ? Leur forme rigide est-elle vraiment adaptée à notre temps ? […] Je verrais d’un bon œil, dit Ivan Fischer, une famille de musiciens plus souple, qui pourrait adapter sa taille et ses ressources à ce qu’attendent les différents compositeurs et le public. […] Ces formations flexibles survivront, pas ceux qui ne seront pas capables de changement. La même chose s’est produite avec les dinosaures.”

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......