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Réminiscences et remembrance, le cinéma retrouvé

6 min

Les festivals de cinéma, les bons en tout cas, sont des lieux de découverte du cinéma de demain. Ils sont aussi parfois l’occasion de redécouvrir des cinématographies oubliées, voire disparues. « Le cinéma cambodgien, vous connaissez ? Bien malin celui chez qui cette question appellera une autre réponse que « les documentaires de Rithy PANH… » » C’est Isabelle REGNIER, envoyée spéciale du Monde à Belfort, qui l’écrit dans son compte-rendu du festival Entrevues . « Un âge d’or du cinéma cambodgien a pourtant existé , poursuit-elle, il a même été florissant tout au long des années 1960 et pendant la première moitié des années 1970. Mais comme tant d’autres belles choses, il a été englouti dans les décombres du génocide perpétré par les Khmers rouges et il n’en reste aujourd’hui plus rien. Les films ont été désintégrés, et ceux qui les ont faits ont été, dans leur immense majorité, désignés comme des ennemis du peuple et assassinés par les soldats de Pol Pot. Sur 400 films réalisés entre 1960 et 1976, à peine une trentaine sont encore visibles aujourd’hui, et encore, pour la plupart sous forme de VHS copiées sur VCD. « Des débris de films », comme le dit Davy CHOU, auteur du "Sommeil d’or", documentaire splendide, absolument bouleversant, dans lequel il entreprend de réactiver une mémoire. Le film fut présenté le 27 novembre à Belfort, dans le cadre de la compétition du festival Entrevues. Né en France il y a vingt-huit ans, de parents cambodgiens qui ne cultivaient pas la fibre communautaire, Davy CHOU a longtemps tout ignoré de cette histoire. Tout juste avait-il entendu parler de son grand-père, VAN Chann, un producteur de films mort en 1969. Après le bac, il choisit le cinéma, pensant être « tombé dedans tout seul », enchaîne une école, un premier court-métrage qu’il intitule sans complexe "Le Premier film de Davy Chou", puis un second. Finalement, l’idée lui vient qu’il y aurait peut-être un lien entre sa vocation et ce lointain grand-père. Il se tourne vers une tante qui a travaillé sur ses films après sa mort. Elle lui raconte son histoire, et en même temps celle de cette cinématographie disparue. C’est une révélation : il doit en faire un film. En 2009, il s’installe à Phnom Penh, apprend le cambodgien, anime un atelier de cinéma dans des écoles, tout en commençant les recherches pour son documentaire. Mais où le génocide est encore si prégnant, il ne suffit pas de vouloir réactiver la mémoire pour y arriver – les films de Rithy PANH sont la preuve éclatante du travail qu’exige une telle entreprise. Introduit par sa tante auprès des quelques rescapés du cinéma des années 1960 et 1970, Davy CHOU a mis du temps à les rallier à sa cause. C’est en montant en 2009 un festival de vieux films cambodgiens qu’il a gagné leur confiance. « On a montré dix films, projetés à même les murs, dans une qualité très mauvaise. Mais on a invité les cinéastes à rencontrer le public. La salle était comble à chaque fois. Les gamins venaient voir un film le matin et revenaient voir le même le soir. C’était comme autrefois, quand on revoyait un film trois fois de suite. Les grands-mères commençaient à raconter leurs souvenirs. Ça a réveillé quelque chose sur le plan de la mémoire. »

"Le Sommeil d’or " part de là. Plutôt que de se concentrer sur quelques extraits de films miraculeusement sauvés, Davy CHOU s’est intéressé à la manière dont le cinéma est resté dans les mémoires et continue d’irriguer la psyché cambodgienne. Réalisateurs ou spectateurs, ses personnages les font revivre par leurs récits, comme le petit groupe qui, à la fin de "Fahrenheit 451", se récitait le contenu des livres brûlés. Des pans entiers de ce cinéma chanté, dansé, poétique affleurent avec magiciens, femmes volantes, crocodiles géants, amants enlacés dans les nénuphars…

« Je ne me souviens plus du visage de mes parents, dit un homme, mais je me souviens de ceux des acteurs. » Cet hommage déchirant aux puissances enchanteresses du cinéma résume le projet de ce film qui met en lumière une continuité souterraine d’une force inouïe, capable de traverser le trou noir de la brutalité des Khmers rouges. Conjuguant avec une grâce infinie la légèreté et la tragédie, la douceur et la souffrance, la lumière et les ténèbres, Davy CHOU retisse patiemment les liens déchiquetés entre le monde d’avant et le monde d’après le génocide. »

Cet âge d’or du cinéma cambodgien correspond, pour ses dates en tout cas, à la flamboyance d’une star plus connue aujourd’hui comme « président à vie » du jury Miss France. Celui qui s’est reconnue dans la Miss Alsace couronnée samedi soir : « Elle aime dire ce qu’elle pense, moi aussi. Elle aime les animaux, moi aussi. » , vous aurez reconnu Alain DELON, s’est retrouvé récemment confronté à sa jeune et belle image, c’était pour une projection, dans la salle de projection privée de Pathé, du "Samouraï" de Jean-Pierre MELVILLE, qui sort demain en DVD et Blu-ray dans une version remastérisée. Mais DELON n’était pas seul, il y avait à côté de lui Philippe LABRO, qui a tout raconté dans Le Figaro . « Je suis assis aux côtés d’Alain (car oui, Philippe LABRO appelle DELON « Alain »…) Son comportement, ses impulsions pendant toute la projection vont me donner la sensation d’un homme habité. A plusieurs reprises, avant qu’une phrase soit prononcée sur le grand écran, il se penche vers moi et souffle la réplique que Delon-Costello va livrer : « – Qui êtes-vous ? – Peu importe. – Que voulez-vous ? – Vous tuer. » Souvent, aussi, sa forte main gauche saisit mon poignet, ses doigts se contractent. Delon est cogné par ses émotions, mais sans doute aussi contemple-t-il ce film comme le défilé de toute une existence, aussi bien la sienne que celles des disparus. Cela va durer ainsi pendant l’entière projection, au bout de laquelle la star qui vient de voir une star qui était lui-même et qui était un autre, éprouve quelques difficultés à refouler des larmes. A combien de moments vécus (pendant le tournage, après ?) ont correspondu les soubresauts de sa main agrippant mon poignet ? A quelle notion du temps qui s’est enfoui, à quelle remembrance de ce qu’il faisait, sous l’amoureuse férule de son maître Melville, au moment même où il le faisait ? Delon ne vient pas seulement d’assister à la réussite d’une impeccable restauration. Pendant 95 minutes, un océan de réminiscences l’a submergé. Sur le trottoir de la rue Lammenais, nous échangeons quelques mots, mais je vois bien qu’il n’est pas dut tout là. Il est très loin : il a 31 ans, il se tient droit dans son manteau noir, dans le studio de la rue Jenner, et il attend que Jean-Pierre dise de sa voix grave : « Action ! ». Il s’est enfoncé dans la « profonde solitude » du Samouraï. »

Vous avez le droit d’écraser une larme…

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