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Rencontre avec le Chacal

5 min

C’est très intéressant de parler de Philip Roth, ça l’est tout autant de rencontrer son agent, le célèbre Andrew Wylie. “Andrew Wylie, c’est un rêve pour les écrivains, un cauchemar pour les éditeurs, et, parfois, un problème pour les journalistes” , parle d’expérience Nelly Kaprièlian, qui l’a rencontré pour les Inrockuptibles “dans son bureau de l’Upper West Side à New York, à deux pas de Central Park, la veille de la sortie anglo-saxonne du nouveau Salman Rushdie, Joseph Anton (le livre sortira deux jours plus tard, en France, le 20 septembre), pour lequel ce super agent qui règne sur le monde littéraire depuis trente ans a imposé embargo draconien et deals avec seulement quelques journaux. En clair : en France, seul un quotidien et un hebdo auront accès au livre (et donc pourront en rendre compte) bien avant leurs confrères.” Nelly Kaprièlian “en profite pour lui faire savoir tout le mal qu’ [elle] pense de ce type de méthodes qui empêche 99% de la presse de faire son boulot en temps et en heure. Celui qu’on surnomme le Chacal dans le milieu littéraire, à cause de son exigence (énorme) concernant les contrats de ses écrivains, affiche ce jour-là une bonhomie inattendue et un sourire, voire un rire, à toute épreuve : « Si vous avez à vous plaindre, vous êtes face à la bonne personne. Je voulais que le livre se vende. J’ai déjà monté ce genre de plan et c’était avec Madonna – Salman n’aime pas qu’on le compare à Madonna. Quand on a travaillé sur le livre pour enfants de Madonna, je lui ai expliqué que je comprenais qu’elle représentait quelque chose d’énorme dans le business de la musique, mais que, pour l’édition, elle n’était qu’une blonde idiote. Je me suis alors dit que pour lutter contre cette image, il nous fallait d’abord une maison telle que Gallimard ou Penguin. En gros, l’éditeur de Philip Roth, pour que tout le monde pense que son livre est de qualité. Donc, on a fait le lancement mondial du livre dans le jardin de Gallimard et ça a marché. Pour Joseph Anton , j’ai dit à Salman : on a besoin du plan Madonna. » Au moment de la parution des Versets sataniques en 1989, Andrew Wylie était déjà l’agent de Salman Rushdie. Dans Joseph Anton, ses mémoires des dix années inhumaines qu’il aura passé à se cacher à cause de la fatwa, Rushdie mentionne souvent la fidélité indestructible de son agent – alors que nombre de personnes du milieu littéraire le laissent tomber (ça avait été relevé ici par nos critiques il y a deux semaines). « Personne ne voulait publier les Versets en poche, se souvient Andrew Wylie , alors que nous avions un accord avec son éditeur pour une parution douze mois après. Alors, j’ai eu une idée : j’ai emprunté de l’argent, engagé un imprimeur, et nous avons sorti le livre en poche sous le nom d’un faux éditeur, Consortium. Chacun des éditeurs ayant refusé de le publier a alors pensé que son voisin faisait partie de ce “consortium” et n’a rien osé dire, pour ne pas passer pour le lâche de service, et le poche s’est vendu à des millions d’exemplaires. La fatwa est le premier signe du pire. A l’époque, nous n’avions aucun moyen de “penser” ce qui était en train d’arriver. Un ayatollah menaçait un écrivain de mort… Etait-ce sérieux ? Etait-ce une plaisanterie ? C’était incroyable. La fatwa allait mener au 11 Septembre. Et c’est l’histoire la plus importante de l’édition de ces cent dernières années. Voilà aussi pourquoi j’ai mis au point ce plan commercial, pour que ce livre important ait un maximum d’impact dans le monde. »

A 64 ans, Wylie a réinventé le job d’agent littéraire et créé un empire, la Wylie Agency, avec ses bureaux de New York et de Londres, mais surtout un impressionnant catalogue de 850 auteurs de qualité, qui va des droits de l’œuvre de Borges à W.G. Sebald, de revues littéraires telles que McSweeney’s à Martin Amis, de la fondation Warhol à Philip Roth, en passant par quelques curiosités (Nicolas Sarkozy). Comment devient-on l’agent le plus puissant de la planète ? D’après lui, grâce à trois clés : une parfaite connaissance du business de l’édition internationale (il s’est longtemps rendu une fois par mois à Paris pour comprendre tous les ressorts de l’édition française), une curiosité hors des frontières américaines (il représente Philippe Djian et Christine Angot, pour laquelle il a toujours exigé des sommes démesurées par rapport aux ventes) et la confiance totale de ses auteurs. Même le très difficile Philip Roth ne tarit pas d’éloges à son égard : « A un moment de ma vie où j’avais de graves problèmes économiques, Andrew m’a énormément aidé et a complètement sauvé ma situation financière ». Souvent, les écrivains s’en remettent à lui, même sur le plan privé : « J’ai le privilège d’avoir un contact intime avec eux, d’être leur confident, de savoir ce qui les travaille profondément. C’est pourquoi je n’écrirai jamais mes mémoires : mes auteurs m’ont confié trop de choses très intimes et ce serait les trahir. » La première chose qu’il leur dit, c’est qu’il n’est que leur serviteur. « Certains me traitent alors comme tel, s’amuse-t-il. D’autres sont au contraire très impressionnés, tel Allen Ginsberg qui, dès qu’il venait me voir, mettait une cravate, alors qu’il n’en portait jamais. Je le félicitais toujours pour sa cravate alors qu’elle était généralement horrible. » Quant aux éditeurs, beaucoup s’en méfient ou ne l’aiment pas, surtout depuis son pacte avec Amazon en 2010 pour vendre directement sur le net les livres de certains de ses clients sans passer par leurs éditeurs.

Elevé dans une famille aisée de la Nouvelle-Angleterre, au milieu d’un gynécée étouffant (cinq sœurs), le jeune Andrew trouve refuge dans la bibliothèque de son père, éditeur amoureux de Voltaire. Il passe par la case Harvard et tombe, lui, amoureux de Flaubert. Il manquait pourtant à Wylie une éducation « new-yorkaise ». Elle lui sera dispensée dans les années 70 par ce qu’il y a de mieux : Lou Reed, dont on dit que Wylie aurait été le dealer : « C’est vrai, précise-t-il , mais je ne veux pas entrer là-dedans. Disons que Lou est un ami et qu’on a pris beaucoup de drogue ensemble. » […]

L’entretien de Nelly Kaprièlian touche à sa fin. Wylie se lève et lui tend généreusement un volume de Joseph Anton , le livre sous embargo de Rushdie : « De toute façon, il paraît demain. » Mais quand elle lui rappelle qu’Internet existe, et qu’elle compte bien balancer un papier sur le site des Inrocks , ce qui reviendrait à griller les deux supports qui ont l’exclusivité, un nuage passe, qu’il évacue vite d’un éclat de rire : « Si on vous le reproche, vous direz que vous l’avez volé dans mon bureau. »

Et c’est ainsi que Wylie est grand…

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