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Renoir et Léonard : mystères, mystères...

5 min

On commence cette revue de presse par deux nouveaux épisodes de feuilletons à mystères commencés ici. Vous vous souvenez de Bords de Seine , cette petite huile de Pierre-Auguste Renoir, 14 x 23 cm, qui avait été achetée en début d’année sur un marché aux puces de la Shenandoah Valley, à l’ouest de Washington, pour 7 dollars dans un lot de babioles comprenant aussi une vache en plastique et une poupée ? L’heureuse acquéreuse, qui s’était renommée la « Renoir Girl », comptait la vendre aux enchères samedi dernier, sa valeur étant estimée de 75 000 à 100 000 dollars… Eh bien, nous apprend La Croix , “le tableau a été finalement retiré de la vente, le Musée des arts de Baltimore ayant fait savoir que la petite toile du maître impressionniste français lui a été précédemment volée.” Comment elle s’est retrouvée aux puces, ce sera l’objet d’un prochain épisode…

Vous vous souvenez de l’affaire de la mystérieuse fresque cachée de Léonard de Vinci ? « Un grand mystère se cache derrière les murs de Florence. » Sur fond de musique dramatique, la National Geographic Society justifiait ainsi le financement de 250 000 euros apporté en vue de décrocher un scoop plus que douteux , rappelle Vincent Noce dans Libération : la pseudo découverte d’une fresque perdue de Léonard de Vinci derrière un mur du palais de Florence. Relayée par l’hystérie des médias, mais contestée par les spécialistes du monde entier pour son manque de sérieux, l’opération vient d’être stoppée net, indique le New York Times. Un mur peint par Vasari a quand même été perforé en six endroits, à côté de la peinture, pour laisser passer des sondes, sans aucun résultat probant. Maurizio Saraceni, l’ingénieur californien à l’origine de cette intervention soutenue à grand bruit par le maire et le gouvernement italien, affirme maintenant que les trous n’ont pas été faits au bon endroit.” C’est vraiment pas de chance…

Qu’à cela ne tienne, un autre pseudo-Léonard est apparu à la place. “Un consortium basé en Suisse a présenté [le 27 septembre], à Genève, une version peu connue de La Joconde, rapporte Eric Biétry-Rivierre dans Le Figaro . Stanley Feldman, le porte-parole de ce groupe propriétaire a soutenu qu’il s’agit non pas d’une copie de celle du Louvre mais d’un travail préalable d’ « à peu près dix ans ». La sœur aînée de Monna Lisa donc. Légèrement plus grande, plus souriante, peinte sur toile et non sur bois, on y voit des colonnes sur les côtés et le paysage du fond est très simple. La première trace qu’on ait de l’œuvre est son achat en 1914 par l’artiste et critique Hugh Blacker, qui a vécu à Isleworth, dans l’ouest de Londres. Blacker avait affirmé qu’elle venait d’un manoir du Somerset.

Elle a été une première fois documentée en 1966 par un acquéreur ultérieur, le collectionneur britannique Henry Pulitzer qui l’a exposée brièvement dans une galerie commerciale de Phoenix (Arizona). Six ans plus tard, il posait devant son tableau pour Paris Match et affirmait déjà détenir la version première. « Regardez-là, enjoignait-il , elle est bien plus séduisante que celle du Louvre. »

De fait , reconnaît le journaliste du Figaro , par rapport au portrait que tout le monde connaît, exécuté entre 1503 et 1519, l’ Isleworth Monna Lisa affiche un visage plus jeune. Cette œuvre pourrait-elle être celle qui aurait été donnée au commanditaire Francesco del Giocondo, Léonard gardant la sienne pour la peaufiner ? Cet avis a été repris par Alessandro Vezzosi, directeur du musée communal de Vinci, la ville natale du maître. Il a fourni comme argument le fait que l’historien Giovanni Lomazzo mentionne dans ses écrits publiés en 1584 deux Joconde. Surtout, il a commenté une batterie d’analyses récentes.

Ils n’ont guère convaincu. « Les images produites par réflectographie infrarouge et les rayons X ne sont pas du tout probantes, a réagi Martin Kemp, historien, biographe de Léonard et professeur émérite du Trinity College à Oxford. Nous savons que le tableau du Louvre comporte des repentirs sous-jacents. Celui de Genève ne reprend que l’état final. Il n’a donc pas pu le précéder. »

En « off », certains estiment que l’opération genevoise n’est qu’un battage médiatique seulement utile à faire grimper la cote. Bien que soutenue par le célèbre joueur d’échecs et amateur de la Renaissance Anatoli Karpov et désormais documentée d’un somptueux catalogue de trois cents pages, la Monna Lisa d’Isleworth n’a donc guère de chances d’être admise comme la plus ancienne par la majorité des spécialistes.

Selon Jacques Franck, consultant permanent aux centres d’études vinciennes des universités d’Urbino et de Los Angeles, « il ne peut s’agir d’une première pensée pour le panneau du Louvre : le niveau est nettement inférieur à celui de Léonard. Cette copie, sûrement tardive, a dû être connue à une certaine époque car il en existe une version analogue au musée d’Oslo. Il faudrait les mettre côte à côte et comparer leurs analyses pour les dater au mieux. En tout cas, à première vue, je doute qu’il s’agisse même d’une copie exécutée dans l’atelier. »

Lors de l’exposition sur la Sainte Anne restaurée, la saison dernière, le Louvre avait accroché une copie de La Joconde conservée au Prado. Elle est pour l’instant la seule acceptée comme une version précoce, exécutée dans l’atelier. « Tous les repentirs de l’original se retrouvent dans l’œuvre du Prado, notait alors Ana Gonzalez Mozo du laboratoire de Madrid. Dans la réflectographie infrarouge, on voit clairement que l’auteur de la copie a suivi le maître pas à pas tandis que celui-ci travaillait sur l’original. Ce processus d’élaboration parallèle est absolument fascinant. » Il fait cruellement défaut à la belle d’Isleworth.

En outre, que ce soit elle ou celle du Prado, le fameux sfumato vincien manque. Or c’est essentiel. Cette technique d’une délicatesse inouïe permet non seulement de fondre sans heurts le corps humain dans son environnement mais résume toute une réflexion philosophique.”

Et le journaliste du Figaro de conclure en rappelant que “dans le couvent de Sainte-Ursule, à Florence, on fouille actuellement la tombe présumée de Lisa. On n’y trouvera rien d’intéressant , estime-t-il. Car, comme Daniel Arasse l’a écrit, « le mystère de La Joconde n’est pas dans ce qu’on invente autour, mais dans le tableau lui-même ».”

Mystères, mystères…

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