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Rentrée littéraire : retour au social et sombre humeur

5 min

La rentrée littéraire… “A quand remonte-t-elle ? , s’est interrogé Catherine Simon dans Le Monde. « Dans Le Figaro , il semble que l’expression « rentrée littéraire » apparaisse en 1936, où elle est assortie de guillemets, ce qui laisse à penser qu’elle n’est pas encore d’usage courant à cette date », avance l’universitaire Bertrand Legendre. « Alors là, c’est une colle !, hésite sa jeune consœur Sylvie Ducas, dont l’essai La Littérature à quel(s) prix ? Histoire des prix littéraires paraît [en cette rentrée]. Sans doute remonte-t-elle aux années 1980, quand les commerciaux de la grande distribution ont fait leur entrée dans le secteur de l’édition ? » Jean-Yves Mollier, auteur de L’Argent et les lettres. Histoire du capitalisme d’édition, 1880-1920, défend une autre thèse. « L’idée de rentrée littéraire est conceptualisée par le philosophe Ernest Renan dans les années 1880. » A chacun sa version et sa pièce du puzzle… […] Quelle que soit sa date de naissance, la rentrée littéraire française, par la ferveur qui l’accompagne, est unique au monde , estime le journal du même nom. […] Mais attention, relève la sociologue américaine Priscilla Parkhurst Ferguson, auteur de l’essai La France, une nation littéraire : on ne s’interroge peut-être pas assez « sur le fonctionnement de ce rite, qui est de fêter, non les livres, mais la Littérature ». Nuance… Le « divorce entre l’objet que l’on vend ostensiblement et le sujet véritable » est patent, ajoute Mrs Ferguson. « La Littérature joue le rôle de fétiche, qui fait vivre la collectivité. »

“Grande manifestation destinée à transformer les auteurs en bête à concours et leurs productions en blockbusters, s’amuse pour sa part le mystérieux « ricaneur masqué » du bimestriel Mondomix, la rentrée littéraire rythme le calendrier des festivités commerciales comme le Beaujolais nouveau, qui contraint le consommateur à dégoter des arômes de banane dans une piquette. Pourtant, cette année, c’est presque une déchéance , note le chroniqueur : on ne dénombre la sortie « que » de 550 ouvrages. C’est à se demander si les gens ne se seraient pas mis à lire au lieu d’écrire !” A voir, si on en croit Alain Nicolas, de l’Humanité. Pour lui, “la rentrée littéraire est un jeu dont tout le monde connaît les règles : faire semblant d’avoir lu les 357 romans [français] qui déferlent en librairie et d’être capable de discerner les « meilleurs » de cette marée de papier, à supposer qu’on sache ce qu’est vraiment un « bon roman ».”

Alors comment s’y retrouver, quand on est critique ? Pierre Vavasseur, du Parisien , est allé chercher son inspiration précisément dans un livre de la rentrée. « Je prends une grande inspiration. Je bascule. Je plonge. » Merci à Christophe Ono-dit-Biot. Par ces mots qui clôturent son nouveau roman, Plonger, il résume assez bien le sentiment qu’éprouve à chaque rentrée littéraire d’automne l’amateur de lecture. D’ici fin octobre, [donc], 555 nouveautés paraîtront, parmi lesquelles 357 romans français. La revue Livres Hebdo, chargée de les recenser, fait toutefois remarquer que ce chiffre constitue un record… à l’envers. Pour la première fois depuis douze ans, la production est retombée sous la barre des 600 livres . Cette marée haute a ses caractéristiques incontournables , pour le critique du Parisien : une polémique sur le feu ( Toute la noirceur du monde, de Pierre Mérot [nous aurons l’occasion d’y revenir]), son Goncourt annoncé (Nue, de Jean-Philippe Toussaint , parie Pierre Vavasseur) et sa tendance avec de nombreux auteurs puisant dans leur propre vie.”

Pas du tout, et au contraire !, juge Nelly Kaprièlian dans Les Inrockuptibles. “Ces dernières années, écrit-elle, le roman français semblait s’être embourbé dans une polémique moyennement passionnante : fallait-il parler de soi (l’autofiction, etc.) ou du monde ? Comme si l’un et l’autre s’excluaient forcément. Face à la déferlante de romans ou récits autobiographiques, beaucoup regrettaient que les auteurs français aient délaissé le monde, la société autour d’eux, pour se concentrer sur leurs « petites » histoires. Cette rentrée littéraire , estime la critique, sera marquée par un certain retour au « social », les écrivains qui publient ces jours-ci étant nombreux à se pencher sur les maux et les symptômes de notre société – signe que le monde va de plus en plus mal et que la littérature ne peut plus rester imperméable à ses problèmes ? Certains traduisent même dans leurs romans un désir prégnant de changement social sous la forme de révolutions fictives. Pas question pour autant d’abandonner l’amour, qui reste l’une des grandes questions de nos vies, à la littérature sentimentale ou aux midinettes.” Et Nelly Kaprièlian de mettre en exergue “Marie Darrieussecq et Jean-Philippe Toussaint, [qui] n’ont pas peur de s’attaquer au sentiment amoureux avec leurs nouveaux romans, parmi les meilleurs de cette rentrée” , selon elle.

Il faudrait alors en recommander la lecture, si ce n’est déjà fait (et c’est sans doute déjà fait !) à Jérôme Garcin, un rien déprimé par cette rentrée. “Par tradition, l’écrivain français est chagrin , écrit-il dans sa chronique du Nouvel Observateur. Contrairement à l’Anglo-Saxon, il tient que l’atrabile est un signe de respectabilité, et l’affliction, une preuve de style. Voyez les titres des nouveaux romans : Toute la noirceur du monde, La Lune assassinée, J’ai perdu tout ce que j’aimais, Le Chemin des morts, De la boue sur les lèvres, Autopsie des ombres, Les anges meurent de nos blessures, Rien. Bienvenue dans la rentrée littéraire !” , s’exclame le critique, par ailleurs auteur de titres aussi euphorisants que La Chute de cheval et C’était tous les jours tempête…

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