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Réouverture du Musée Toulouse-Lautrec à Albi

7 min

L’événement muséal de la semaine, c’est la réouverture, lundi dernier, du Musée Toulouse-Lautrec à Albi, après onze ans de travaux du Palais de la Berbie, qui l’accueille depuis 1922. “Il est assez rare que la collection de référence d’un artiste important soit présentée dans sa ville natale , écrit Sophie Flouquet dans Le Journal des Arts . C’est pourtant encore le cas avec Henri de Toulouse-Lautrec, dont le Musée d’Orsay ne conserve qu’une vingtaine d’œuvres. Il aurait pourtant pu en être autrement. Après la mort de l’artiste, en 1901, le musée du Luxembourg – qui accueillait alors l’art moderne – a refusé la proposition de legs émanant des parents du peintre. Ces derniers se sont alors tournés avec davantage de succès vers Albi, cité natale de l’artiste, permettant en 1922 l’ouverture d’un musée qui porte son nom dans l’impressionnant palais de la Berbie, évêché forteresse avec donjon, construit tout en briques à l’ombre de la cathédrale Sainte-Cécile.“

Harry Bellet, dans Le Monde , a retrouvé la lettre de donation de cette collection exceptionnelle : « La mère d’Henri de Toulouse-Lautrec, désireuse de perpétuer la mémoire de son fils et d’assurer à sa ville natale l’attrait, l’enseignement et le profit de cette partie capitale de son œuvre, a résolu, monsieur le maire, de l’offrir à la ville d’Albi. » La lettre date d’octobre 1919. Le maire et son conseil municipal acceptent l’offre et, le 30 juillet 1922, Léon Bérard, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, inaugure au Palais de la Berbie la galerie Toulouse-Lautrec, qui devient la plus grande collection au monde des œuvres du peintre. Quatre-vingt-dix ans après, il rouvre ses portes après une profonde rénovation.

Il s’agit de l’un des plus anciens établissements publics de France, puisque ce statut lui a été attribué dès 1923, faisant du musée, par la volonté de la famille de l’artiste, le titulaire du droit moral sur l’œuvre. A charge pour lui de veiller à ce qu’elle soit respectée. Sa conservatrice, Danièle Devynck, doit régulièrement répondre à des demandes d’utilisation du nom ou des reproductions les plus variées. Si elle donne aisément son accord pour les livres, ou certains produits dérivés, comme des boîtes de bonbons, elle s’est jadis farouchement opposée à la demande d’accoler le nom de Toulouse-Lautrec à une marque de préservatifs… Dieu sait pourtant que la chose eût été utile à Henri de Toulouse-Lautrec, que la syphilis, autant que l’alcoolisme, fit mourir le 9 septembre 1901, à l’âge de 37 ans. Né le 24 novembre 1864, Henri est un Tapié de Céleyran par sa mère, et héritier du titre de comte de Toulouse-Lautrec par son père. Il aurait pu se contenter de mener la vie d’un hobereau de province, sans la rencontre du peintre animalier René Princeteau. Le comte Alphonse, père d’Henri, collectionne aussi Forain, caricaturiste et dessinateur acéré, et Princeteau a pour ami Charles du Passage et John Lewis-Brown, qui tous deux dessinent et peignent des chevaux. C’est à ces années heureuses mais tragiques que le visiteur est confronté quand, après avoir traversé la cour d’honneur où s’ouvre le nouvel accès du musée, il entre dans les premières salles, qui exposent la variété des thèmes abordés par Toulouse-Lautrec, depuis ses œuvres de jeunesse, inspirées par les paysages environnant la propriété familiale de Céleyran, mais aussi des chevaux, sa première grande passion, qui lui fut funeste : c’est à la suite de deux chutes survenues en 1878 et 1879 que ses jambes, brisées l’une après l’autre, cessèrent de grandir. Un problème lié, semble-t-il, à trop de mariages consanguins dans la lignée des comtes de Toulouse, dont il descendait. Cette infirmité explique sans doute que le jeune peintre fût très tôt attiré par les bordels. Ceux-ci sont le thème suivant du parcours, sous l’appellation plus correcte de « maisons closes ». On y voit quelques chefs-d’œuvre, dont deux versions juxtaposées de Au salon de la rue des Moulins, peintes en 1894, où se reposent les pensionnaires du célèbre claque parisien, attendant le client sur des canapés auxquels ressemblent fort ceux qui accueillent les visiteurs du musée.

Il faut bien s’élever d’un étage et passer par les pavements récemment redécouverts de la salle paroissiale du XIIIe siècle pour s’en remettre , raconte le critique du Monde encore tout ému. On arrive alors aux salles consacrées à la « nuit parisienne » – dont Lautrec fut un observateur attentif, donnant par exemple témoignage de la solitude intérieure de la clientèle des bistrots –, et aux affiches qu’il produisit : le musée possède les trente et une répertoriées où éclate un talent de dessinateur qui en fait le digne successeur de Degas. Avec un goût prononcé pour les contre-plongées, que sa petite stature ne suffit pas à elle seule à expliquer : elles mettent naturellement ses sujets en valeur. Aristide Bruant, Jane Avril, Yvette Guilbert dominent le spectateur, dans des cadrages étourdissants d’inventivité.

Un talent que la suite du parcours ne fait que confirmer : elle est en effet consacrée aux dessins – la probité de l’art, selon Ingres – et aux lithographies. Certains sont majestueux, d’autres très tendres : Lautrec éprouvait une réelle empathie pour ses modèles. De-ci de-là, quelques croquis, plus discrètement accrochés, rappellent aussi une autre facette du personnage : un être en apparence totalement décomplexé, et dont le comportement lui valut d’être un temps interné, à la demande de sa famille, dans une clinique de Neuilly. Effets malheureux des maladies qui lui furent fatales ? Pas seulement. A cela, il faut ajouter une conscience, sinon de classe, du moins de caste : malgré sa vie de bohème, malgré ses amitiés canailles, Lautrec était fier de son ascendance. Une anecdote permet d’en juger : en 1898, lors d’une exposition à Londres, il cuvait pelotonné sur un canapé de la galerie quand passa le prince de Galles, futur Edouard VII. Lequel, noblesse oblige, ou parce qu’il partageait son goût pour les plaisirs du gai Paris, et La Goulue notamment, refusa qu’on trouble le sommeil de l’artiste que le marchand voulait réveiller. Ce dernier, mortifié, tança d’importance le peintre lorsqu’il fut sorti de son repos. Le descendant des comtes de Toulouse-Lautrec lui aurait répondu : « Et alors ? Ce n’est qu’un Hanovre ! »

Le Musée Toulouse-Lautrec, Palais de la Berbie, à Albi, est ouvert tous les jours de 9 heures à midi, et de 14 heures à 18 heures, courez-y !

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