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Représentations du puissant

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Berlusconi dans un cercueil, vous en rêviez ? Des artistes italiens l’ont fait. “Dans un cercueil de verre repose une statue de Silvio Berlusconi, sourire en coin, cravate en bataille et pantoufles Mickey aux pieds , rapporte le journal Le Monde . Cette sculpture en résine et silicone de l’ex-chef du gouvernement italien, réalisée par les artistes italiens Antonio Garullo et Mario Ottocento, est exposée à Rome au deuxième étage du Palais Ferrajoli, juste en face du Palais Chigi, siège du gouvernement. Son titre ? Le Rêve des Italiens. Connu pour ses frasques sexuelles, le Cavaliere, qui a marqué la vie politique italienne pendant près de vingt ans, gît en costume bleu nuit et chemise bleu ciel, mais débraillé : cravate en bataille, main dans son pantalon déboutonné, sourire béat. Pour les auteurs, le cercueil de verre est réservé, « dans une perspective laïque, aux corps des puissants et des héros, comme Mao ou Lénine ». Ils entendent souligner « le culte de la personnalité dont a été et dont Berlusconi sera peut-être encore l’objet dans les années à venir ».“

La mise en bière du Cavaliere ne semble pas avoir suscité de scandale particulier, sans doute parce qu’il n’est plus au pouvoir. Quelques milliers de kilomètres plus au sud, en revanche, la représentation d’un dirigeant politique, au pouvoir lui, a provoqué un émoi considérable, comme l’a raconté le correspondant Afrique, là encore du Monde , Jean-Philippe Rémy : “Voilà un scandale en bonne et due forme , écrit-il, avec du sexe, de la politique, et puisqu’on se trouve en Afrique du Sud, une dimension raciale pernicieuse. L’objet par lequel ce scandale est arrivé est un tableau de l’artiste sud-africain Brett Murray. Accroché dans une galerie de Johannesburg, le 10 mai, dans le cadre d’une exposition baptisée « Loué soit le voleur II », il représente le président de la République, Jacob Zuma. Ce dernier est figuré dans la position de Lénine tel qu’un tableau du réalisme soviétique l’avait immortalisé dans les années 1960, mais sans pantalon ni sous-vêtements, avec comme conséquence d’exposer aux quatre vents un appareil urogénital de belle taille, peint dans un rouge profond. Le titre, La Lance de la nation, confirme que l’artiste n’a pas eu l’intention de faire dans la légèreté. La galerie Goodman est la plus célèbre d’Afrique du Sud. On y vend à de riches collectionneurs. Le scandale à tout prix ne fait pas partie des objectifs de la maison. Mais, dès le lendemain du vernissage, le public afflue, poussé par la curiosité. Les commentaires se bousculent, la colère gagne. Finis les contes de fée de la « nation arc-en-ciel ». Chacun se sent renvoyé à sa couleur de peau comme si chaque teinte recelait une gamme d’opinions bien définies. Un artiste blanc a ridiculisé un président noir ? Les Blancs parlent d’art, les Noirs parlent d’atteinte à la dignité. Dialogue de sourds. Preuve de racisme. Bien sûr, cette « lecture » est une caricature mais, à ce stade, les événements se succèdent trop vite pour autoriser un peu de compréhension. Le président Zuma demande que l’œuvre soit retirée des cimaises. La galerie s’y refuse en invoquant la liberté d’expression. Le chef de l’Etat décide donc de poursuivre la galerie Goodman et l’artiste pour atteinte à sa dignité personnelle, dont la protection est garantie par la Constitution sud-africaine, tout comme l’est – aussi – la protection de la liberté d’expression. Pendant ce temps, on chercherait bien, en vain, à entendre les artistes sud-africains sur ce sujet. Etrange silence. Brett Murray, le principal intéressé, se terre et se contente de déclarer dans une interview qu’il ne comprend pas la polémique dans la mesure où il estime réaliser une « satire » sociale. La satire est supposée faire rire, amuser. Qui peut bien avoir envie de sourire en regardant les œuvres de Brett Murray, lourde charge anti-ANC ? Quelques jours plus tard, deux hommes entrent dans la galerie. Un Blanc, Barend La Grange, sort un pot de peinture rouge et trace au pinceau des croix sur le visage et l’entrejambe du sujet du tableau. Derrière lui, un Noir, Louis Maboleka, badigeonne la toile à la peinture noire, avant d’être ceinturé par un vigile (noir) taillé en athlète, qui lui administre un coup de tête à assommer un bœuf et le jette au sol, devant des caméras. Ces images aussitôt diffusées provoquent un nouveau tollé : pourquoi le vigile noir a-t-il fait usage d’autant de violence à l’égard du Noir, en négligeant le Blanc ? En réalité, le débat est déjà en train de s’éloigner du sujet, et ce d’autant plus facilement que Barend La Grange, devant le tribunal où il comparaît, affirme avoir agi pour éviter une sorte de « guerre raciale ».

De son côté, l’ANC appelle, mardi 29 mai, « toute l’Afrique du Sud » à manifester jusqu’à la Goodman pour obtenir le décrochage du tableau. On annonce 50 000 personnes, on craint du grabuge. Mais 2 000 militants seulement viennent finalement fouler la vaste artère de Johannesburg bloquée pendant des heures pour accéder à la galerie. N’est-ce pas ridicule, tous ces policiers antiémeute, ces unités à cheval postées non loin, ces hélicoptères qui tournoient dans le ciel, pour une mince foule perdue sur le boulevard ? Mais, devant la Goodman, certains orateurs du parti ne font pas non plus dans la dentelle. « Il faut qu’on interdise au tableau de sortir d’Afrique du Sud et qu’on le détruise », exige Blade Nzimande, secrétaire général du Parti communiste sud-africain (au pouvoir avec l’ANC). Un autre orateur s’en prend aux « Blancs progressistes » qui ont soutenu l’ANC pendant les années de lutte, mais la critiquent à présent. Sur le bitume, place au populisme. La politique est toujours raciale en Afrique du Sud.

Plus tard, un accord sera signé entre l’ANC et la galerie, qui accepte de retirer le tableau « puisqu’il a été vandalisé ». Cet accord arrive à temps pour éviter une catastrophe. Mais le débat de fond n’a pas eu lieu. Or, l’effet d’un scandale, c’est aussi de révéler des choses profondes. L’une de ces choses, c’est Bronwyn Law-Viljoene, rédactrice en chef du magazine Arts South Africa, qui la décrit : « La seule chose qu’on voit dans ce tableau [retiré depuis, et vendu à un collectionneur allemand] , c’est un corps noir, nu, humilié. Il y a peut-être des régions du monde où montrer des corps dénudés ne prête pas à conséquence, mais pas en Afrique du Sud. L’apartheid, c’était l’humiliation des Noirs. On ne peut pas traiter de cette question-là dans l’art sans se parler, sans se mettre d’accord sur ce qui est acceptable pour tous dans le pays. »

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