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Restaurations (nounours assumé, nu voilé et maîtresse dévoilée)

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L’article consacré à la « reconstitution », un rien kitsch, de l’atelier de Suzanne Valadon et Maurice Utrillo par le Journal des Arts , et sa citation ici même il y a trois semaines, ont quelque peu contrarié, pour ne pas dire irrité, le Musée de Montmartre, qui y a répondu par lettre dans le même Journal des Arts de vendredi dernier. Le musée déplore que le quinzomadaire s’étrangle d’indignation devant le train électrique et le nounours posé sur le lit « d’enfant » de Maurice Utrillo, au point de négliger les vraies provocations des œuvres rassemblées pour l’exposition inaugurale sur « l’esprit de Montmartre ». La reconstitution de l’appartement de Suzanne Valadon et de son fils, Maurice Utrillo, s’appuie , assure Saskia Ooms, la responsable de la conservation du Musée de Montmartre, sur une analyse approfondie des photographies des lieux datant de 1920. Cette analyse a été complétée par l’étude de toute l’œuvre de Suzanne Valadon qui intégrait dans ses tableaux des nombreux éléments de son décor. Par ailleurs des recherches ont été faites sur les écrits concernant Suzanne Valadon et Maurice Utrillo. Parmi ceux-ci, l’écrivain et critique d’art Adolphe Tabarant nous précise dans son Utrillo, Bernheim-Jeune, Paris, 1926 : « Il ressort le 25 août 1921 de l’Hôpital Sainte-Anne et rentre 12, rue Cortot. Il se terre, il se cache enseveli dans le silence de sa chambre, où ce grand enfant se plaisait à jouer comme un tout petit avec un ours en peluche et avec son chemin de fer mécanique ». Maurice Utrillo a alors 37 ans. Alors oui , s’exclame le Musée, nous revendiquons ce petit train, mécanique et non électrique, et cet ours en peluche !” Voilà donc un bel exemple d’absolue rigueur scientifique, devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Ce qui n’est pas le cas de Vincent Noce devant la restauration de la Bethsabée de Rembrandt par le musée du Louvre, telle qu’ont pu la découvrir les visiteurs de l’exposition Rembrandt, The Late Works à la National Gallery de Londres. “Une des stars de l’exposition , écrit le critique d’art de Libération (pour quelques jours encore), aurait dû être la Bethsabée du Louvre, très attendue au sortir d’une longue restauration, précédée d’examens au laboratoire des musées de France. Datée de 1654, elle est la seule grande nudité ayant véritablement survécu de l’artiste. Celui-ci cherche à s’emparer d’une manière originale d’une scène classique de l’Ancien Testament : le roi David, ayant aperçu au bain la belle épouse d’un de ses officiers, lui ordonne de coucher avec lui. Il enverra son mari à la mort. Rembrandt concentre dans le visage de la jeune femme la violence du viol et du meurtre à venir. Il a éliminé le souverain, portant l’attention sur son émotion après la lecture de la missive qu’il lui a envoyée. Il a changé sa posture, lui inclinant la tête, son regard trahissant l’accablement devant la tragédie qui s’annonce. Le format carré, tout à fait inhabituel, ainsi que les déséquilibres des personnages ont suscité beaucoup d’interrogations. Les examens ont confirmé que la toile avait été mal tendue lors d’un rentoilage, après avoir été découpée dans ce carré, même si les spécialistes se disputent encore pour savoir à quel point. La peinture était assombrie par les vernis et tachetée par des repeints dégradés avec le temps. La restauration s’est fait attendre. Et la déception, à Londres, a été générale , témoigne Vincent Noce. Les vernis anciens laissent toujours un voile jaune uniforme, qui ne permet pas de retrouver la palette chromatique de l’original. Après plusieurs restaurations réussies, effrayé peut-être par les risques de controverse, le Louvre a apparemment choisi de redoubler de prudence. Le paradoxe est qu’il a soumis pendant huit mois ce tableau rare à une intervention, dont il faudra bien, un jour, reprendre le résultat raté.” Succès en revanche, en tout cas financier, pour la restauration en cours de L’Atelier du peintre de Gustave Courbet par le Musée d’Orsay. “Plus de 1 300 donateurs particuliers ont permis au musée […] de récolter 155 374 € pour [cette] restauration , nous a appris Le Parisien. L’établissement avait lancé le 1er octobre dernier un appel aux dons pour compléter le financement des travaux, qui coûteront au total 600 000 €. Entamée le 24 novembre, la restauration durera environ un an et sera visible, derrière une enceinte vitrée, par les visiteurs du musée.” “Ce n’est que la seconde fois, après Les Noces de Cana, également un immense format, de Véronèse, au Louvre, qu’un tableau phare est toiletté devant des visiteurs. Même s’il n’y a pas d’échanges autres que gestuels entre les restauratrices et les spectateurs , avait auparavant constaté Yves Jaeglé dans le même Parisien. « Dès que je lève le nez, on nous fait des signes, sourit Cécile Bringuier, qui dirige l’ensemble des restauratrices. On essaie de ne pas capter le regard des gens, sinon on perd toute concentration. On est comme enfermées. C’est très feutré, on est coupées des bruits. » […] Un tableau restauré, c’est un roman caché, avec des fantômes qui ressurgissent. Un exemple ? Dans cet immense portrait de groupe qui synthétise son univers de manière allégorique, Courbet a notamment peint Baudelaire et sa maîtresse, Jeanne Duval. Mais le poète ne voulait pas divulguer sa vie privée, et a demandé au dernier moment à Courbet d’effacer sa compagne, ce que le peintre a accepté. Cependant, avec le temps, le visage de l’amante de l’auteur des Fleurs du mal est réapparu sur la toile ! « Cela arrive, en raison d’un processus chimique de vieillissement des huiles qui font apparaître d’anciennes strates recouvertes », explique la restauratrice. Faut-il l’effacer à nouveau pour retrouver l’état originel de la peinture ? « Non, bien sûr, coupe-t-elle. Il faut admettre le vécu de l’œuvre, d’autant que Courbet a repris très souvent son tableau. Lui pouvait transformer des motifs, mais pas nous ! Nous sommes des techniciens, pas des artistes. » A ce jour, d’ailleurs, aucun ours en peluche ni train mécanique ne sont encore apparus sur la toile…

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