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Retour de bâton pour "Timbuktu" ?

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Le Timbuktu d'Abderrahmane Sissako, cinéaste adulé à l'étranger et peu vu en Afrique, a failli ne pas être projeté au Fespaco, où il est en compétition. Est-ce un effet des polémiques qui, après son succès en salles et aux Césars, ont affolé les réseaux sociaux suite aux rares critiques émises contre le film ?

Timbuktu
Timbuktu

“Pas simple d'être un cinéaste peu vu au pays et adulé à l'étranger , constate Michel Guerrin dans sa tribune Culture du Monde , titrée pour l’occasion « Mes films, mes emmerdes ». Il évoque les cas, largement racontés ici, de l’Iranien Jafar Panahi, du Chinois Jia Zhang-ke et du Russe Andreï Zviaguintsev. “Le cas d'Abderrahmane Sissako est différent , estime-t-il. Il est né en Mauritanie, a grandi au Mali, a appris le cinéma à Moscou, vit à Nouakchott, vient souvent à Paris. Mais c'est la même fracture avec son Timbuktu. D'un côté, sept Césars et un triomphe inespéré – plus d'un million de spectateurs attendus en France. En ajoutant les scores prometteurs dans une centaine de pays, Timbuktu devrait être, selon le distributeur, Jean Labadie, « le film africain le plus vu de tous les temps ». Mais pas en Afrique, à part quelques festivals, « à cause de la disparition quasi totale des salles de cinéma sur ce continent ». Pas montré au Mali, alors qu'il a pour sujet les violences des djihadistes à Tombouctou en 2012. Le triomphe du film au Nord et son absence au Sud explique en partie les rares critiques (on va y revenir). « Ce film n'est pas une tribune, répond la productrice Sylvie Pialat. Et Abderrahmane ne fait pas des films pour le reste du monde. Il est aussi la victime de l'absence de salles, triste réalité africaine. »Timbuktu pourrait marquer « l'éveil du cinéma africain », selon le cinéaste et ancien ministre malien de la culture, Souleymane Cissé.”

"Si une projection du film a un sens, c'est bien celle de Ouagadougou" “Montrer Timbuktu en Afrique” , ça va être en tout cas le 5 mars, au cinéma Burkina de Ouagadougou, puisque le film de Sissako est en compétition au Fespaco, qui s’est ouvert le 28 février. Mais ça a failli ne pas être le cas. Samedi dernier, toujours dans Le Monde , Thomas Sotinel expliquait que “dès le 25 février, le retrait du film d'Abderrahmane Sissako de la compétition du Fespaco pour « raisons sécuritaires » semblait inévitable. Le festival avait affirmé que cette décision avait été prise en concertation avec le cinéaste. Joint au téléphone, celui-ci dément : « J'ai eu une conversation avec le délégué général [Ardiouma Soma, nommé en décembre 2014 par le régime de transition du Burkina Faso] , qui était très gêné. Il m'a parlé de menaces sur la projection du film et sur ma personne. Mais il n'est absolument pas vrai que je suis d'accord avec cette décision. […] Ce serait dommage d'annuler, si une projection du film avait un sens, c'était bien celle de Ouagadougou. » Le lendemain, la direction du Fespaco annonçait la publication d'un communiqué officialisant le retrait de Timbuktu – qui n'est jamais venu. Et dans la soirée, le président de la République, Michel Kafando, cité par l'AFP, déclarait : « Quelque chose qui pourrait m'inciter à aller avec vous dans les salles de cinéma ces jours-ci, c'est si vous me promettez que vous allez diffuser le film Timbuktu. Alors, très certainement, je serais avec vous », portant la confusion à son comble.”

Un malaise contagieux Faut-il voir derrière ces palinodies le reflet du retour de bâton qu’a subi Timbuktu au lendemain des Césars ? “Après le triomphe et les éloges, la curée , ont relevé Julien Gester et Didier Péron dans Libération. Les restes de l’after dînatoire de la cérémonie des césars au Fouquet’s croupissaient encore tièdes samedi matin [21 février] quand les réseaux sociaux ont commencé à se faire l’écho, dans un malaise contagieux, d’articles diversement hostiles au grand vainqueur de la veille. Soudain, il s’agissait de s’alarmer de s’être peut-être laissé entourlouper par Timbuktu. […] Le feu avait du reste déjà été ouvert le 22 décembre, sans que la foule ni le secteur ne s’en émeuve alors, dans un article de Sabine Cessou publié par Rue89, abondamment repris depuis sur l’air de «On nous aurait mentiii ?». La journaliste, spécialiste de l’Afrique et ancienne correspondante de Libération, y recensait les critiques de fond formulées par des experts et soulevait les ambiguïtés du film dans sa reconstitution de la prise de Timbuktu par les islamistes lors du conflit de l’Azawad, ses non-dits, son atténuation de la barbarie islamiste, sa complaisance dans le recours à une mythologie toute européenne du « bon Touareg ». Et ainsi exprimait-elle sa « gêne » face à une « œuvre [par ailleurs] accomplie sur le plan esthétique ».

Procès en moralité Le pamphlet décoché par Nicolas Beau en milieu de soirée vendredi [20 février], et abondamment relayé le lendemain dans un frémissement outragé de l’internaute, s’embarrasse de moins de nuance. Paru sur le site Mondafrique.fr, il décrit Sissako comme « l’ami des dictateurs », « cinéaste à ses heures perdues », en réalité « conseiller culturel du président Aziz », et « BHL des dunes » – fier de sa formule, Beau la réitère quatre fois dans une charge dont la violence invite à la précaution. Il l’accuse de s’être rallié au pouvoir pour bénéficier de la logistique militaire du pays et d’un « confortable traitement ». Plus grave, il affirme que Sissako aurait entrepris un film sur la subsistance de l’esclavage en Mauritanie, avant de s’en laisser dissuader par le dictateur local, qui l’aurait lui-même invité à se consacrer plutôt à ces « méchants jihadistes qui inquiètent tant nos amis occidentaux ». D’où Timbuktu, un « mauvais et ennuyeux péplum » selon lui. […] En attendant d’y voir plus clair dans ce feu nourri de procès en moralité en forme de peaux de banane semées sur le tour d’honneur du cinéaste, l’embarras propagé ces derniers jours révèle surtout une chose , analysent les critiques de Libération. Proclamé meilleur film de l’année, Timbuktu l’a sans doute emporté, estiment-ils, moins au mérite esthétique, auquel les accusations ne viennent rien changer, que par sa capacité à tisser autour de lui l’apparence d’une unanimité apaisante, à laquelle il faisait bon venir se fédérer. Tout à coup, alors que le film n’est ni plus ni moins beau qu’hier, c’est devenu plus compliqué.”

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