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Retour à la féodalité dans les grands musées parisiens ?

5 min

( Par Claire Mayot)

« Quels points communs entre Alain Seban, Jean-Luc Martinez, Anne Baldassari [et] Guy Cogeval », s’interroge Michel Guérin dans le Monde.

« Ils dirigent les plus gros musées parisiens (…) et sont jugés autoritaires », répond-il. « Qu’un patron joue au patron, c’est normal, écrit le journaliste sauf que la ligne jaune serait dépassée. Comme si le musée rendait fou et mégalo. Et la liste des griefs est longue : brutalités verbales, humiliations publiques, collaborateurs écartés, volonté de tout régenter, de considérer le musée comme sa chose. » Dernière illustration dans le Marais avec les travaux engagés pour la réouverture du Musée Picasso par Anne Baldassari. Après le coup de sang de Claude Picasso, dont se faisait l’écho Antoine Guillot la semaine dernière, voilà que les associations de riverains du 3ème arrondissement pointent des abus dans la gestion du chantier, apprend-on dans Libération. Ces nouveaux aménagements violeraient à la fois les normes en matière de permis de construire et de bon goût. Le quotidien a en effet été alerté par le cinéaste François Margolin après qu’il a constaté derrière les palissades une extension non prévue destinée à un auditorium. Un bâtiment visible sur « des films tournés par les télévisions invitées sur le chantier un mois avant l’obtention du permis de construire », ajoute Vincent Noce dans Libération. Le Parisien nous révèle , lui, que « la très active association Vivre le Marais est partie en guerre contre la pergola métallique construite dans le jardin du musée. » « Elle est immonde et défigure un des plus beaux hôtels particuliers parisiens du 17ème siècle », estiment ces associations qui dénoncent un projet « mégalomaniaque »

« Alors pourquoi les patrons de gros musées, plutôt discrets jusqu’au début des années 90 sont-ils devenus si rock’n’roll de nos jours » ? lance Michel Guerin toujours dans le Monde : « Parce que leurs royaumes sont passés de l’ombre à la lumière. Qu’ils sont à la mode. Ces musées ont aussi changé de statut, pour devenir des établissements publics- ce qui signifie plus d’autonomie dans la gestion », argumente le journaliste.

« Ce principe a ouvert la voie à un développement spectaculaire. Il a aussi donné des ailes aux patrons des grands musées, qui galvanisés par le succès, ont parfois pris des libertés avec le bon sens public », écrit-il. « Alain Seban ou Guy Cogeval, tout le monde sait que la courtoisie n’est pas leur fort mais le ministre de la culture les a renouvelés car ils sont jugés bons », commente un cadre du Ministère.

« Ils ont été renouvelés pas tant sur leur programme culturel que sur leur capacité à attirer les foules et à trouver de l’argent ». Dans une tribune à Libération, le chercheur au CNRS Jean-François Bayard va plus loin : « le nouveau musée Picasso illustre jusqu’à la caricature les errements du néolibéralisme dans le domaine culturel », écrit-il. « Contraint à financer une partie de ses travaux et de son fonctionnement, il voudra faire du chiffre à tout prix en louant ses œuvres ou ses locaux. Le forcing pour ouvrir dès juin et faire tourner la billetterie à plein régime pendant l’été est révélateur. Le musée exercera une suzeraineté de fait sur le quartier en faisant passer ses intérêts avant ceux de ses habitant, à l’instar du château de Chambord. »

Le Ministère de la culture est donc face à un défi, commente Michel Guérin dans le Monde : « Peut-il reprendre le contrôle sur les gros musées sans les brider ? » Un cadre de ce ministère interrogé par le journaliste « dit l’ampleur de la tâche : Il y a dix ans, le ministre assurait son autorité en recevant et contrôlant les directeurs d’administration centrales. Mais le pouvoir s’est aujourd’hui déplacé du centre vers ces musées, devenus autant de châteaux féodaux. Et le ministre n’a plus vraiment de prise sur leurs maîtres. [Il poursuit] : On répète que les gros musées sont devenus des entreprises. Sauf que dans une entreprise le patron est contrôlé par le conseil d’administration ou par les actionnaires. Dans les musées, le conseil d’administration est trop faible, peu impliqué et entérine trop vite. »

Mais à lire Michel Guérin toujours dans le Monde, Aurélie Filipetti a toutefois montré à plusieurs reprises sa volonté de reprendre la main. Dès son arrivée en 2013, elle a débarqué la directrice du Centre des musées nationaux, Isabelle Demesle, toujours prompte « à demander à sa secrétaire de promener son chien », apprend-on dans le quotidien. « La Ministre aurait également demandé une enquête sur la façon dont Guy Cogeval a organisé son mariage et une fête dans « son » musée d’Orsay. » Et on apprenait hier qu’après une confrontation musclée Aurélie Filippetti, avait démis Anne Baldassari de ses fonctions.

Dans ce panorama peu flatteur, le nouveau directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez tire son épingle du jeu, estime Michel Guérin. « Il s’est [certes] montré autoritaire mais ses mesures tranchent fort avec ce qui se fait ailleurs, [juge le journaliste] : il n’est pas obsédé par l’idée d’attirer plus de touristes, il veut recentrer son action sur le musée et la compréhension des œuvres, il réduit les expositions temporaires de moitié, se méfie de l’art contemporain, tient le mécénat à distance, semble vouloir faire confiance au personnel scientifique ».

Et Michel Guérin de conclure : « Ringard pour certains, du bon sens pour d’autres, déroutant sûrement. » Pour s’en convaincre, on lira la longue enquête que consacrent Florence Evin et Philippe Dagen dans le Monde à cette mue opérée par le Musée du Louvre. « Le grand chambardement qui dure désormais depuis sept mois fait peur à tous ceux qui ne savent pas encore quel destin leur réserve la recomposition des services », expliquent les journalistes avant d’ajouter : « les murs sont épais, le silence est d’or et l’attachement à la maison Louvre l’emporte finalement. »

Invité à s’exprimer dans les colonnes du quotidien, Jean-Luc Martinez se veut rassurant : « Ce qui est au cœur du pouvoir, c’est le visiteur. La star, c’est le Louvre, on est au service de cette mission, des œuvres d’art et des gens qui viennent les voir ». Mais Jean-Luc Martinez l’affirme : « Je sais vers quoi je veux aller et on m’a choisi pour ça. »

Si comme l’affirmait un cadre du ministère de la culture, ces musées sont devenus des châteaux féodaux, voilà que s’esquisse peut-être une monarchie éclairée…

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