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Ronde de femmes autour de Vénus

5 min

Sans Abdellatif KECHICHE, le nom de Sarah BAARTMAN continuerait sans doute à appartenir aux oubliettes de l’Histoire. Depuis "Vénus noire", son film de l’an dernier, on sait que telle est la véritable identité de la « Vénus hottentote », cette « bête de foire, monstre sexuel, cas scientifique, femme martyre, exhibée en Europe pour ses énormes fesses et le mystère de son sexe protubérant » , comme l’évoque Rosita BOISSEAU dans Le Monde . « Née en Afrique du Sud en 1789, esclave dans une ferme avant d’être vendue comme attraction au début du XIXe siècle, elle mourut en 1815 à Paris, où son squelette devint une attraction du Musée de l’homme jusqu’au milieu des années 1970. » Si la critique danse du Monde revient sur l’histoire de la Vénus hottentote, c’est parce que quatre chorégraphes s’emparent ces jours-ci du personnage de cette femme callipyge, dont la vie « appartient à la culture de l’Afrique du Sud, raconte la chorégraphe Robyn ORLIN : « Je n’aurais sans doute pas mis en scène ce spectacle dans mon pays, confie-t-elle. Je ne m’y serais pas sentie légitime en tant que Blanche. Mais en Europe, et particulièrement en Allemagne, où je vis depuis dix ans, on ne connaît pas cette femme, devenue une sorte de symbole de la femme africaine. »

Simple hasard de calendrier ? Elles sont donc quatre, quatre femmes, danseuses et chorégraphes, à faire aujourd’hui de Sarah BAARTMAN l’inspiratrice de leurs spectacles. Robyn ORLIN et Nelisiwe XABA sont sud-africaines, l’une blanche, l’autre noire Chantal LOÏAL est guadeloupéenne et Annabel GUEREDRAT, martiniquaise – toutes deux brandissent leurs racines antillaises et l’histoire de l’esclavage pour mieux cousiner avec cette figure magnétique. Lors de la dissection de son cadavre, l’anatomiste Georges CUVIER, découpant ses fesses, découvrit qu’ « elles n’étaient faites que de graisse ! » Le postérieur de la Vénus Sarah est caractéristique de l’ethnie khoisan, l’une des plus anciennes d’Afrique du Sud. La silhouette callipyge de Chantal LOÏAL, qui s’est rebaptisée avec gouaille « la danseuse aux grosses fesses », a fait le succès de cette interprète remarquable des chorégraphes José MONTALVO et Dominique HERVIEU.

Elle-même chorégraphe depuis 1994, elle a découvert Sarah BAARTMAN il y a cinq ans. « Je me suis sentie terriblement proche d’elle, confie-t-elle au Monde. Son histoire m’allait en quelque sorte comme un gant. Pour la première fois de ma carrière, j’ai osé parler de mon corps, de mes fesses, sans passer par l’humour. J’ai même pris le risque, après beaucoup d’hésitations, de me montrer nue. En me confrontant à la souffrance de Sarah, je n’avais plus le choix : il fallait y aller ! » Le solo de Chantal LOÏAL, "On t’appelle Vénus", concentre aussi certaines des problématiques qui l’obsèdent depuis toujours : la différence, le rapport aux hommes et au pouvoir, l’identité et les traditions antillaises. Ce ton politique franc, souvent malicieusement détourné par la danse, Chantal LOÏAL le partage avec les Sud-Africaines Robyn ORLIN et Nelisiwe XABA (qui fut longtemps interprète dans la compagnie de Robyn ORLIN). Dans "… Have you hugged, kissed and respected your Brown Venus today ?", Robyn ORLIN, dont chaque pièce depuis le début des années 1990 prend au collet la société post-apartheid, entend évoquer « le colonialisme mais d’abord la femme africaine et la façon dont elle est traitée partout dans le monde ». Pour "Sakhozi says NON to the Venus", solo inspiré par Sarah BAARTMAN, présenté le 25 octobre au Pavillon noir, à Aix-en-Provence, Nelisiwe XABA joue sur sa garde-robe pour tenter d’alléger la lourde histoire de la femme sud-africaine. « Plus qu’à la Vénus, je m’intéresse à toutes les filles qui sont privées d’expression, assène-t-elle. Il me semble que la nouvelle génération a oublié que le combat continue. Les femmes sont toujours trompées, violées, leurs droits ignorées et supprimés. On dirait que nous sommes revenues aux années 1960 et que tout est à recommencer. Les souffrances vécues par Sarah BAARTMAN sont celles de nombreuses femmes encore aujourd’hui dans le monde. » Chansons douces en revanche sur le plateau du Centquatre, à Paris, le week-end passé, puis cette semaine au Théâtre de la ville, pour le spectacle de Robin ORLYN, avec des comédiennes noires aux faux culs gonflés comme des ballons. « Mes Vénus viennent de différents pays africains mais aussi des Etats-Unis, commente ORLIN. Avec elles, j’essaie évidemment d’avoir de l’humour sans verser dans l’exotisme. J’ai adopté une petite fille d’Afrique du Sud, et je réalise chaque jour combien il est difficile d’être une personne de couleur en Europe. Le combat de Sarah BAARTMAN continue. »

Ce cri de guerre lancé pour la dignité de la femme noire ou métisse, Annabel GUEREDRAT le gueule dans son solo "A Freak Show for S.". Pire , note Rosita BOISSEAU dans Le Monde : elle revendique d’être une danseuse, une vraie, sexy et attirante, appât de choix pour un public voyeur. En mini-mini-short rouge, talons aiguilles, perruque afro et grosses lunettes de soleil, cette artiste, historienne de formation, fonce dans le tas. Elle « beugle, triture, massacre » un texte écrit par ses soins et intitulé "Attention ! C’est-elle une erreur ?" tout en racontant la vie monstrueuse de la Vénus noire. « J’avais aussi envie d’exposer mon corps dans une tenue un peu indécente pour questionner la façon dont les gens, et en particulier les décideurs majoritairement blancs, regardent ma performance, explique Annabel GUEREDRAT. Il y a une relation parfois presque néo-coloniale entre ceux qui ont le pouvoir et les artistes du continent noir. Les uns fantasment sur le corps exotique et cherchent la perle black de la danse, tandis que les autres tentent de conserver leur intégrité tout en décrochant du travail. » Au fait, qui se dissimule derrière le « S. » du titre de son spectacle ? « Sarah, la Vénus hottentote, répond Annabel GUEREDRAT. Mais aussi ma grand-mère juive qui portait le même prénom et ma mère qui s’appelle Simone. » Ronde de femmes autour de Vénus » , conclut la critique danse du Monde .

« … Have you hugged, kissed and respected your Brown Venus Today ? » , de Robyn ORLIN

Festival d’Automne

Théâtre de la Ville, place du Châtelet, Paris 4e. Du 30 novembre au 3 décembre. De 14 € à 25 €.

« A Freak Show for S. » , d’Annabel GUEREDRAT.

Festival La Mangrove.

Théâtre du Gymnase, Marseille. Tél. : 04 42 47 00 18. Le 17 décembre, 17 heures. De 10 € à 16 €.

« On t’appelle Vénus » , de Chantal LOÏAL.

Centre Dunois, 61 rue Dunois, Paris 13e. Le 25 novembre, 20h30.

Théâtre du Gymnase, Marseille. Tél. 0820 000 422. Le 17 décembre, 17 heures. De 8 € à 16 €.

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