LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Saint-Berlin-des-Prés

5 min

L’affaire avait fait grand bruit. Avec ses déclarations tonitruantes sur la France de Sarkozy, qualifiée par elle de « monstrueuse » et empreinte d’une « détestable atmosphère de flicage [et] de vulgarité » , le prix Goncourt 2009 pour Trois Femmes puissantes , Marie NDiaye, avait marqué les esprits, et appris du même coup à tous qu’elle vivait à Berlin avec l’autre écrivain qu’est Jean-Yves Cendrey. Qui, depuis, nuancent : « Nous ne sommes pas partis uniquement à cause de Sarkozy. »

Car, ils sont nombreux, les écrivains français à vivre à leur instar dans la capitale allemande. Odile Benyahia-Kouider a fait le portrait de cette petite colonie dans Le Nouvel Observateur , une enquête titrée « Saint-Berlin-des-Prés » . “Avant [le couple], d’autres écrivains français ont découvert les attraits de Berlin, écrit l’envoyé spéciale de l’hebdomadaire. Mais depuis cinq ans, une nouvelle vague d’auteurs, qui ne sont pas forcément germanophones, a choisi de s’expatrier dans la capitale allemande. Une quinzaine d’auteurs français vivent entièrement ou partiellement à Berlin. Sans compter les écrivains en résidence comme Laurent Mauvignier, qui y a séjourné en 2008, et Mathias Enard, qui y prendra ses quartiers en 2013. […]

L’exode des écrivains amoureux du Berlin way of life est devenu un tel phénomène que l’Institut français a décidé d’y consacrer deux soirées débats les 22 et 27 novembre [derniers] sur le thème : « Ecrire à Berlin, écrire de Berlin, écrire sur Berlin… » Le fait d’y vivre a-t-il une influence déterminante sur l’imaginaire et l’œuvre des écrivains français ? Le cas du couple NDiaye-Cendrey est particulièrement intéressant , juge la journaliste du Nouvel Observateur . Aucun des romans de l’auteur de Trois Femmes puissantes n’a pour cadre Berlin. « Ce n’est pas à mettre au détriment de la ville, explique-t-elle. Je n’ai pas écrit non plus sur Rome, Barcelone ou Paris. Je peux créer où que je sois. » Elle s’est cependant inspirée de son expérience berlinoise pour écrire Y penser sans cesse, une méditation sur les Stolpersteine, ces petits pavés en laiton sur lesquels on bute et où sont gravés les noms d’habitants déportés dans les camps de concentration. « Ces pierres venaient d’être posées devant chez moi, c’était une vision frappante, troublante, raconte Marie NDiaye. C’est la première chose sur laquelle j’ai eu envie d’écrire à Berlin. Ce que je ne ferais plus aujourd’hui, car c’est devenu un sujet rebattu. »

Jean-Yves Cendrey, en revanche, a fait de Berlin son champ d’expérimentation privilégié. En 2013, il publiera son troisième roman doux-amer sur les travers de la capitale allemande. « Marie est une humaniste, écrivain raffiné par excellence alors que je suis primaire par essence, dit-il. J’écris là où je suis avec ce que j’ai sous les yeux. » Se définissant comme un « anar » rétif à toute autorité, l’auteur de Mélancolie vandale se « coule dans Berlin comme le varron se glisse sous la peau de la vache ». Ici, tout l’amuse. Les joggeurs qui dévalent le Teufelsberg en tenue d’Adam avec des baskets fluo au pied. Les touristes qui remontent la Havel dans un bateau déguisé en baleine. Les autochtones qui se lamentent des safaris-Trabant dont le départ se fait à deux pas de l’ancienne Gestapo. Ou les pique-niques sur les stèles du monument à l’Holocauste. Pour lui, Berlin, « ville-histoire » autant que « ville-monde », est l’épicentre européen du kitsch. L’époque est loin où, après la réunification, l’Allemagne charriait quotidiennement des relents bruns qui lui avaient inspiré son mémorable Oublier Berlin. Après un séjour pénible en 1992, Jean-Yves Cendrey et Marie NDiaye pensaient ne plus remettre les pieds dans cette ville où la mauvaise humeur l’avait emporté sur les embrassades germano-allemandes. Dix ans plus tard, le « varron » n’a toujours pas réussi à dompter la langue allemande.

Mais il n’est pas le seul à survivre avec ce handicap. Oliver Rohe, de père allemand et de mère libanaise, a passé cinq ans à Berlin en parlant l’anglais et le français : « Cela me permettait de m’extraire des conversations dans le métro ou dans les cafés et de me concentrer sur ce que je lisais ou ce que j’écrivais. » Même chose pour Yann Apperry. Depuis plusieurs années, le lauréat du prix Médicis 2000 fait des allers-retours entre la Bretagne et son appartement de Prenzlauer Berg. Il aime le cosmopolitisme berlinois, avec ces soirées improvisées où l’on peut croiser un célèbre violoniste chinois émigré au Japon, un compositeur italien, une réalisatrice allemande, une documentariste germano-tunisienne et d’autres écrivains français, exilés volontaires comme lui. L’un d’entre eux, François Jonquet, critique d’art devenu romancier, s’est expatrié il y a cinq ans à Kreuzberg, le quartier turco-alternatif de Berlin-Ouest : « Je voulais surtout m’isoler pour écrire. A Berlin, on respire. Il n’y a pas le poids de la bourgeoisie dominante et des grands corps d’Etat qui plombe Paris. » Embringué dans le mouvement festif des nuits berlinoises, il a le sentiment d’avoir vécu une « seconde jeunesse ». […]

Si tant d’écrivains fantasment Berlin, c’est qu’ils veulent humer le Berlin underground et avant-gardiste qu’on leur a tant vanté , juge la journaliste du Nouvel Observateur . Cette ville est un laboratoire artistique géant où le cloisonnement des disciplines n’existe pas. […] A Berlin, le goût pour les performances n’est pas le seul apanage du théâtre et de la danse. Les lectures publiques – une véritable institution en Allemagne – surprennent les nouveaux arrivants. « A Paris, on peine à remplir les librairies et les auteurs ne savent pas lire, estime Alban Lefranc, écrivain et traducteur. A Berlin, il y a un public très averti. » Le 29 septembre dernier, Christian Prigent, l’un des écrivains français qui connaît le mieux l’Allemagne, a comblé son auditoire en lisant, avec Alain Jadot, animateur des cafés littéraires berlinois, des traductions du poète Ernst Jandl. Une cinquantaine de personnes, des Français mais aussi des Allemands, étaient venues assister à cette incroyable séance donnée dans la librairie Zadig, dont Patrick Suel, son propriétaire, a réussi à faire le point de rencontre des intellectuels francophones.

Berlin va-t-elle redevenir la grande métropole littéraire qu’elle fut avant guerre ? Les écrivains français ne sont pas les seuls à s’y ruer. La jeune génération d’auteurs allemands aussi s’y plaît beaucoup. Il y a deux ans, le prestigieux éditeur Suhrkamp a mis la République des lettres en émoi en déménageant son siège de Francfort à … Berlin. Depuis cinq ans, la capitale allemande a clairement retrouvé son effervescence intellectuelle et artistique. Et donné, par ricochet, un sérieux coup de vieux à Saint-Germain-des-Prés.”

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......