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Shakespeare boycotté

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Je vous ai déjà parlé deux fois dans cette revue de presse de ce “marathon hors du commun imaginé par le directeur artistique du Globe, Dominic Dromgoole, en l’honneur des jeux Olympiques : 37 pièces du Barde jouées par 37 troupes de théâtre étrangères dans leur langue respective en trente-sept jours. Les Londoniens ont notamment eu droit à Richard III en mandarin par la troupe nationale de Chine, ou Richard II en arabe, par l’Ashtar Theatre, troupe palestinienne de Ramallah. Habima, la troupe nationale d’Israël, a monté Le Marchand de Venise, une pièce controversée (car, mettant en scène le prêteur juif Shylock, elle véhicule pour certains un antisémitisme latent), et l’interprète en hébreu avec des sous-titres. C’est la seule des 37 représentations à avoir fait l’objet d’un appel au boycott, lancé conjointement par le mouvement Boycott Israel et par d’éminentes personnalités de la culture britannique, comme le réalisateur Mike Leigh, Mark Rylance, acteur et ancien directeur du Globe, ou encore l’actrice Emma Thompson, raconte la correspondante à Londres de Marianne , Agnès Catherine Poirier. Ces figures de la gauche britannique ont tout simplement demandé au Globe de retirer son invitation à Habima . A leurs yeux, explique-t-elle, Habima est coupable d’être la troupe nationale d’Israël et de s’être produite à Ariel, colonie juive dans les Territoires occupés. Dominic Dromgoole a refusé de céder sous la pression, mais, [le soir de la représentation], il a été obligé de monter sur scène et de plaider : « Vous n’allez pas voir des politiciens ou des décideurs, mais des artistes qui vont vous raconter une histoire. »

La gauche libérale britannique , estime la journaliste de Marianne , semble bien plus à l’aise dans la rhétorique anti-israélienne que dans la défense des artistes britanniques victimes des fondamentalismes religieux sévissant en Grande-Bretagne. Pour Nick Cohen, célèbre empêcheur de tourner en rond, éditorialiste à l’ Observer et auteur de You Can’t Read This Book. Censorship In An Age Of Freedom, il s’agit de maccarthysme .

« Et je pèse mes mots, dit-il . Des artistes israéliens sont censurés au nom de leur nationalité, or leur nationalité n’a rien à voir avec leur travail qui est d’interpréter une pièce de Shakespeare. Ceux qui appellent à les boycotter sont des lâches : ils n’essaient pas de débattre en public, ils visent au contraire à supprimer tout échange contradictoire. Le problème de la gauche anglaise ? Elle est terriblement politiquement correcte et guère courageuse. » Autrement dit, Israël est une cible facile.

On aurait bien aimé, juge Agnès Catherine Poirier, entendre pareilles protestations du temps de l’affaire Behzti. Où étaient les intellectuels et artistes de gauche britanniques en 2004 quand la dramaturge d’origine sikh Gurpreet Kaur Bhatti, abandonnée des autorités publiques, comme Salman Rushdie en 1989 au moment de la fatwa contre ses Versets sataniques, dut partir en exil, craignant pour sa vie et celle des siens ? Sa pièce, Behzti (« Déshonneur »), mettant en scène un viol dans un temple sikh, fut l’objet d’attaques si violentes que le théâtre de Birmingham annula immédiatement toutes les représentations, sur les conseils de la police qui ne poursuivit aucun des 400 fondamentalistes sikhs ayant mis à sac le théâtre. Malgré des promesses aussi vite formulées qu’oubliées, Behzti ne fut jamais jouée en Grande-Bretagne et l’auteur ne fit son retour sur la scène théâtrale que cinq ans plus tard.

Bien sûr, le critique de théâtre du quotidien israélien Haaretz, Michael Handelzalts, préfèrerait ne pas voir Habima jouer dans les Territoires occupés, mais il rappelle que, sur les 1 000 représentations données par la troupe en 2011, seules deux ont eu lieu à Ariel : « Et ce que l’on ne sait pas à Londres, c’est qu’Habima risque de perdre tout financement public si elle ne suit pas les recommandations du ministère. » Pour Oliver Kamm, éditorialiste au Times, interdire une représentation ne constitue pas une forme légitime de protestation : « L’année dernière, au festival de musique classique des Proms, au Royal Albert Hall, des activistes propalestiniens ont tenté d’empêcher de jouer le Philharmonique de Jérusalem. Ils vont bientôt nous dire de brûler les livres d’auteurs israéliens ? Cela n’aide en rien la formation d’un Etat palestinien que j’appelle de tous mes vœux. » Pourtant, en Grande-Bretagne, nombreux sont ceux, notamment dans les pages du Guardian et de l’ Independent, qui justifient le boycott généralisé d’Israël par l’exemple sud-africain, au temps de l’apartheid. Elvis Costello, Coldplay, U2 et Bruce Springsteen ont ainsi cédé sous la pression et annulé leurs concerts en Israël. L’ambassadeur israélien à Londres, Daniel Taub, appelle cette initiative une « nouvelle forme de bigoterie ». Qu’en aurait pensé Molière ? Pour Muriel Mayette, administratrice de la Comédie-Française à Paris, « le théâtre est la meilleur tribune pour débattre. La Comédie-Française a souvent été le lieu de controverses, de polémiques et de batailles comme celle d’Hernani . Molière en a lui-même assez souffert de son vivant pour que l’on s’oppose aujourd’hui, par principe, à toute forme de censure. » L’appel à boycotter les artistes israéliens ? Une tartuferie“ , estime pour finir la correspondante de Marianne .

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