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Shakespeare in live (par Christophe Payet)

5 min

Personne n'y avait pensé et pourtant c'était l'évidence.

Dans Roméo et Juliette , William Shakespeare nous parle évidemment des rapports tumultueux entre un Wallon et une Flamande !

Mais il ne manquait qu'un peu d'audace jusqu'à présent pour oser actualiser le célèbre drame shakespearien et l'adapter à ce conflit communautaire.

C'est le correspondant du Monde à Bruxelles, Jean-Pierre Stroobants, qui nous raconte cette étrange mise en scène, où Roméo parle français, et Juliette néerlandais. Les deux étant sous-titrés, bien sûr.

Pour en trouver le responsable, il faut chercher du côté du Centre dramatique de Poitou-Charentes, dirigé par le metteur en scène d'origine belge Yves Beaunesne.

Après tout, comme l'écrit le journaliste, « il y a un côté Capulet dans la Flandre d'aujourd'hui, dominatrice arrogante, aussi riche qu'inquiète d'une éventuelle perte de son identité »...

Et « il y a peut-être du Montaigu dans le Wallon, léger mais empêtré dans les privilèges d'une vieille aristocratie à la française ».

Et pour frapper un grand coup, l'avant-première de cette adaptation n'a pas eu lieu n'importe où, mais au Théâtre de la Place, à Liège, « au cœur de cette ville partagée, précise le journaliste, entre amour ancestral de la France et ses intérêts économiques, au cœur d'une « eurorégion » rassemblant provinces allemandes, néerlandaises et flamandes ».

Cette idée saugrenue est née d'une expérience « très personnelle » du metteur en scène. A la fin des années 60, il rencontre une « jolie petite blonde qui ne parlait que le néerlandais ». C'est le coup de foudre. Mais notre Roméo découvre alors « l'ampleur du ressentiment des cousins flamands à l'égard d'un Wallon présumé paresseux ».

« Des spectateurs de l'avant-première se sont demandés si, comme dans le drame shakespearien, la poursuite de l'idylle belgo-belge s'avérerait finalement impossible, tant le poids des vieilles querelles et des héritages d'antan serait impossible à porter », observe le journaliste.

Mais « au fur et à mesure, le public de l'avant-première a eu tendance à décrocher le regard du sous-titrage pour entrer pleinement dans la magie de cet étrange duo d'amoureux ».

Magie pacificatrice du théâtre peut-être....

Et magie d'un Shakespeare comme solution à tous nos problèmes politiques actuels ?

C'est ce qu'a dû se dire le conseil de Paris, qui a également fait appel à lui.

Les élus de la capitale étaient pris dans un affrontement somme toute assez violent. Le conseiller UMP Jérôme Dubus voulait rendre hommage à la dame de fer grâce à un square Margaret-Thatcher. En face, le Front de Gauche a riposté en proposant une rue Bobby-Sands, du nom de l'indépendantiste irlandais mort en prison, après 66 jours de grève de la faim.

Les élus PS (majoritaires) ont préféré rejeter l'une et l'autre des propositions. En revanche, le conseil a voté « comme un seul homme », écrit Béatrice Jérôme dans Le Monde, pour la création d'une rue Shakespeare dans le 8e arrondissement.

Shakespeare encore une fois confirmé comme ciment du consensus politique !

Mais sans doute doit-on y voir aussi un message caché... Une allusion mystérieuse de la mairie de Paris à l'affaire Cahuzac ?

Car William Shakespeare avait lui aussi sa « part d'ombre ».

Selon trois chercheurs britanniques, le dramaturge aurait été poursuivi en justice pour évasion fiscale et spéculation ! Ce n'est pas Mediapart qui nous rapporte l'affaire, mais le Nouvel Observateur.

David Caviglioli raconte comment les trois universitaires gallois ont fouillé les archives judiciaires de Stratford-upon-Avon et ont découvert que l'auteur de Macbeth avait même risqué la prison.

Alors bien sûr, nous dit le journaliste, « on savait déjà (…) que Shakespeare était un homme d'argent ». Il n'était pas, comme le veut la culture populaire, le « saltimbanque méprisé par les puissants ». « On savait déjà » que Shakespeare était un « grand propriétaire terrien, qui clôturait ses terres pour que ses moutons paissent, donnant la chasse aux nécessiteux qui tentaient d'y cultiver de quoi manger ».

« On savait déjà ». Mais face à l'immensité de l'œuvre que voulez-vous...

Enfin tout de même ! Nous apprenons ici que Shakespeare tirait profit de la misère !

L'auteur-spéculateur entreposait et accumulait les céréales, dans l'attente de la disette. Une fois la famine venue, il revendait son grain au prix fort. Une méthode pratiquée pendant 15 années durant, pendant la période que l'on appelle la « petite ère glacière », en raison des vagues de froid successives.

Et non content de sa petite opération, Shakespeare utilisait ensuite ses bénéfices pour pratiquer l'usure.

L'une des chercheuses explique que Shakespeare « ne se considérait pas d'abord comme un auteur (…) mais comme un bon père, un bon mari et un citoyen important de Stratford. »

En somme : un notable local, une sorte d'homme politique, qui a en croire les débats actuels, doit donc incarner l'exemplarité.

Alors faut-il publier le patrimoine de Molière et de Racine ? Doit-on exiger la transparence totale de nos grands auteurs dramatiques ?

Après la mort de Shakespeare en 1616, un monument funéraire a été érigé dans l'église de Stratford. L'auteur est représenté portant un sac de céréales. Mais au XVIIIe siècle, « l'Angleterre se met à le considérer comme un génie », écrit le journaliste du Nouvel Obs. Son sac est alors remplacé par une plume. Sans doute un moyen d'alléger le poids de sa culpabilité et de fermer les yeux sur sa « part d'ombre ».

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