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Soirée littéraire et lectures ministérielles

6 min

Mais si, Fleur Pellerin lit ! Et le prouve...

La ministre de la Culture Fleur Pellerin
La ministre de la Culture Fleur Pellerin Crédits : Reuters

Patrick Modiano, tout de noir vêtu, a été ovationné comme une rock star, lundi 19 janvier, au Théâtre de la Ville, raconte Fabienne Darge dans Le Monde, lors d'une soirée intitulée « Le Paris de Modiano », organisée en collaboration avec France Culture (qui diffusera la soirée le 22 février). « Merci, c'est très gentil d'être venu », a bafouillé l'écrivain avec sa timidité proverbiale. Anne Hidalgo, la maire de Paris, a annoncé qu'une rue de la capitale serait bientôt baptisée du nom de Dora Bruder, l'héroïne qui a donné son titre à l'un des plus beaux romans du Prix Nobel de littérature 2014. Puis Sami Frey et Catherine Deneuve se sont relayés pour lire des extraits de trois de ces romans, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Dora Bruder, justement.”

“C'est qu'il y prendrait goût, Modiano, lui, l'écrivain qui n'aime pas parler en public , apprécie Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro. Lors de son discours de Stockholm pour l'attribution du prix Nobel de littérature, n'avait-il pas dit : « C'est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j'en éprouve une certaine appréhension » ? Il y avait environ deux cents personnes à l'académie suédoise. Dès lors quelle ne fut pas notre surprise lorsqu'on nous assurait la présence de l'auteur de Dora Bruder à la soirée qui lui était consacrée au Théâtre de la Ville, « Paris Modiano, aller simple ». Il y aura tout de même mille personnes… Il ne fera pas faux bond au dernier moment ? « Non, non, il est heureux de venir et il répondra même aux questions ! » Lundi 19 janvier à 20 heures, il était bien là et visiblement heureux. Les présentations ne sont pas faites que l’assistance se lève et lui fait une standing ovation. Ah ! bien sûr, il n’a pas changé, notre Nobel. Phrases inachevées, ton hésitant, grand corps timide. Un spectacle à lui seul. Modiano sur scène durant deux heures. Il a fait rire. Il a ému. […] Il y a des soirs où la littérature et la comédie font décidément bon ménage” , conclut le journaliste littéraire du Figaro , qui, pas plus que sa consœur du Monde , ne fait état d’une présence de Fleur Pellerin à cette soirée. Dommage, ça lui aurait rafraichi la mémoire…

Fleur Pellerin a lu, lit et lira Mais sans doute la ministre de la Culture était-elle en train de lire. Un livre. Car qu’on se le dise, Fleur Pellerin a lu, lit et lira. Dans Le Magazine littéraire de février, qui consacre un volumineux et passionnant dossier au roman gothique (qui d’autre que notre excellent confrère François Angelier pour le coordonner et largement l’écrire ?), la ministre, moquée ici et là suite à son incapacité à citer un titre de Modiano, qu’elle a expliqué par le manque de temps que lui laisse sa fonction pour lire des livres, Fleur Pellerin, donc, fait son coming out littéraire, pour ne pas dire contre-feu médiatique, sous la forme d’une interview accordée à Pierre Assouline. Se revendiquant ancienne abonnée du magazine, quand elle entrait en classes préparatoires, elle dévoile les livres de la rentrée littéraire qu’elle a appréciés : « Debout-payé de Gauz, sur la vie des vigiles immigrés, qui en dit beaucoup sur notre époque, publié par un tout petit éditeur, Le Nouvel Attila. Et aussi Un jeune homme prometteur, premier roman de Gautier Battistella, ainsi qu’un livre un peu plus ancien de François Sureau, sans oublier celui [qu’elle lit] actuellement, Le Royaume, comme tout le monde. Mais celui [qu’elle] consulte souvent en ce moment, grâce à une amie qui [le lui] a fait découvrir, c’est un livre de la rentrée littéraire de… 1646 : L’Homme de cour de Baltasar Gracián. »

Qu’y a-t-il dans son panthéon littéraire ?, lui demande Pierre Assouline. « J’ai du mal avec les classements , lui répond Fleur Pellerin, car je n’aime pas l’idée de « rationaliser » mon rapport à l’art, mais je peux dire que la poésie ne quitte jamais mon chevet, en particulier René Char, Mallarmé et Baudelaire. Je peux vous dire aussi que La Conversation de Bolzano de Sándor Márai est le livre que j’ai le plus offert, surtout pour le long soliloque de Francesca, figure de l’amour total, celui devant lequel Casanova décide finalement de battre en retraite. Récits de la Kolyma de Chalamov est le livre qui m’a le plus glacée, au propre comme au figuré.” Et la ministre de citer encore Solal, Yasushi Inoué, Michael Ondaatje, John Irving ou E.M. Forster, qui l’ont fait pleurer William Boyd, qui l’a fait rire à gorge déployée Michael Connelly et Colin Dexter, qui l’ont empêché de dormir. Et puis les Mann, Musil, Kant, Böll, Dürrenmatt, Hölderlin, Kleist, Schiller ou encore Brecht, qu’elle a lus dans le texte dans son lycée franco-allemand de Buc.

"Un trou de mémoire" Quant à la polémique provoquée par sa petite phrase sur Modiano, elle en a été « abasourdie » . « Je me suis sentie comme Joseph K. devant le tribunal, lorsque certains m’accusaient d’indifférence, de rejet, ou même de mépris de la littérature, alors qu’elle a au contraire toujours compté dans ma vie. » La ministre concède toutefois regretter d’avoir fait passer le message que lire n’était pas important, « surtout en un temps où les jeunes sont sollicités par tellement d’autres activités que la lecture, et qu’il est plus que jamais nécessaire de rappeler à quel point la littérature est essentielle pour la construction de l’être, de ses goûts et l’autonomie de sa pensée. Ça me gêne beaucoup , dit Fleur Pellerin, qu’il y ait eu des interprétations politiques de ce que j’avais dit pour laisser accroire que lire était secondaire. »

Mais alors, cette boulette sur Modiano, que s’est-il passé ? « Un trou de mémoire , explique la ministre. Le titre du dernier roman paru de Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, dont nous avions parlé le jour même avec l’auteur, m’a échappé. Tout comme celui que j’avais lu autrefois et dont je cherchais à me souvenir – il s’agit de Memory Lane, la mémoire, un comble ! » Et pour prouver qu’elle n’est que littérature, elle confie s’appeler Fleur à cause d’un des personnages de La Dynastie des Forsyte , série de la BBC adorée par sa mère, et adaptée du roman de John Galsworthy. Après avoir ainsi déballé sa bibliothèque, et avoir un rien botté en touche quant aux goûts culturels de François Hollande, Fleur Pellerin explique combien « il y a quelque chose d’impudique à dévoiler le titre du livre, du film ou de la pièce qui vous a marqué dans votre chair. C’est une façon de se mettre à nu, et on peut comprendre que certains ne soient pas très à l’aise avec cette transparence. » Douce violence…

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