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Stradivarius en lunettes de soudeur

5 min

C’est « une vente à ne pas manquer » , pour Armelle Malvoisin, de Beaux-Arts Magazine . “Le luthier italien Antonio Stradivari (1644-1737), dit Stradivarius, a fabriqué des instruments d’une qualité inégalée depuis trois cents ans : 600 violons, 50 violoncelles et seulement 10 altos, dont le MacDonald, du nom d’un ancien propriétaire. Conçu en 1719 et resté dans un état de conservation remarquable, ce chef-d’œuvre d’une insigne rareté est mis en vente pour 45 M$ selon un système d’enchères privées par soumission scellée. La meilleure offre l’emportera. Le record pour un instrument de musique est détenu par le violon Stradivarius Lady Blunt (petite-fille du poète lord Byron) vendu 8,9 M£ en 2011. De récentes découvertes tendent pourtant à démontrer que certains violons contemporains produiraient un meilleur son que les Stradivarius. De quoi en faire baisser la cote ?” , s’inquiète Beaux-Arts Magazine .

Ces « récentes découvertes » proviennent d’une “étude qu’une équipe du laboratoire lutheries-acoustique-musique de Paris-VI, conduite par Claudia Fritz, vient de publier dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences américaine [et qui] promet de faire du bruit , selon Nathaniel Herzberg dans Le Monde. Invités à comparer, à l’aveugle, ces instruments d’exception [que sont les Stradivarius] et des violons modernes, dix interprètes de classe mondiale ont plébiscité la lutherie contemporaine. Ces résultats représentent « un défi majeur aux croyances presque canoniques érigées autour des violons anciens italiens », concluent les chercheurs. Il y a deux ans, lors d’une précédente expérience, l’équipe de Claudia Fritz était déjà arrivée à cette conclusion (nous en avions parlé ici). Profitant du concours international d’Indianapolis, elle avait rassemblé dans une chambre d’hôtel vingt et un interprètes de différents niveaux et leur avait présenté six violons, trois joyaux italiens du XVIIIe siècle et trois instruments récents. La plupart des candidats avaient échoué à distinguer le vieux du neuf. Quant à leur instrument préféré, il sortait souvent tout frais de l’atelier d’un luthier. Immédiatement, des objections avaient jailli. Sur le niveau insuffisant des musiciens ( « Confie-t-on une Ferrari à un conducteur du dimanche ? ») comme sur les conditions de l’expérience, trop rapide et conduite dans un lieu inadapté. Claudia Fritz a donc corrigé le tir. Cette fois, ce sont dix virtuoses renommés qui ont été invités, parmi lesquels Ilya Kaler, Susanne Hou, Olivier Charlier, Giora Schmidt ou encore Pierre Fouchenneret. Chacun s’est vu présenter douze violons : six anciens, dont cinq stradivarius et six modernes. Pendant deux sessions de soixante-quinze minutes, une dans une salle de répétition, une autre dans une salle de concerts, ils ont eu carte blanche pour évaluer les qualités des instruments. Un pianiste avait été mis à leur disposition et une personne de leur choix, installée dans la salle, pouvait les assister. Encore fallait-il se prémunir contre tout autre biais. Pour éviter que les participants ne soient guidés par la couleur et la facture de l’instrument, ils avaient été chaussés de lunettes de soudeurs. De même, les violons modernes avaient été légèrement poncés afin d’éliminer tout indice tactile. Enfin, tous devaient utiliser leur propre archet, « qui, avec l’habitude, constitue une extension de leur bras droit », précise le texte. Mais un instrument de travail n’est pas un instrument de concert, celui que l’on achète n’est pas celui que l’on emprunte. Les solistes ont donc été invités à se demander quel instrument ils choisiraient pour remplacer le leur pour une tournée à venir. Projection du son, puissance, timbre, clarté, confort d’utilisation… à chaque critère, une note. Puis un total. Résultat : six des dix virtuoses ont fait émerger un violon moderne, quatre un stradivarius. Un des instruments contemporains s’est largement détaché, classé premier par quatre musiciens et deuxième par quatre autres – le nom de l’heureux luthier restant confidentiel. Les chercheurs souhaitaient également savoir si, comme le voulait la légende, les instruments anciens disposaient d’une couleur sonore particulière. Ancien ou moderne ? A cette « simple » question, posée devant chaque instrument, la majorité des violonistes a « montré son incapacité à répondre de façon fiable », conclut l’étude. Une surprise ? , se demande Le Monde. « Pas vraiment, assure Pierre Fouchenneret. Les vieux italiens sont devenus si chers que nous avons appris à ouvrir nos oreilles et compris que la différence de prix n’a rien à voir avec la différence de qualité. » La fin d’un mythe ? Sans doute pas davantage. Des objections seront une fois encore émises. Parce qu’en matière musicale, la subjectivité fait loi.” D’autant que ce n’est finalement sans doute pas dans son son que réside le mystère des stradivarius, comme le relève Martine Betti-Cusso dans Le Figaro Magazine . “Pour le soliste Hugues Borsarello, qui a participé aux expériences, rapporte-t-elle, l’histoire de l’instrument compte dans le plaisir de jouer : « Les violons modernes sont neufs. Le son est excellent, avec des nuances, mais on a le sentiment d’être dans une même famille. Alors que les anciens ont été modelés par les musiciens qui ont joué avec, par les luthiers qui les ont réglés, ce qui leur donne un cachet tout particulier. Le moderne n’a pas ce vécu. Pour moi, la sonorité des anciens est différente, mais c’est sans doute culturel. » Cette « histoire » pourrait intervenir dans l’appréciation de l’artiste. Fort du sentiment de piloter l’excellence, ce dernier se surpasse. Jouer avec un stradivarius donne des ailes à tout violoniste et l’oblige au meilleur. Le secret du stradivarius serait dans la vénération que le musicien lui porte. […] Faut-il alors laisser les stradivarius aux collectionneurs ? Ces études révèlent que la relation particulière du violoniste avec son instrument l’emporte sur son ancienneté et son origine. Les jeunes virtuoses pourront s’offrir à meilleur prix et sans complexe un violon moderne dont la sonorité peut surpasser le légendaire stradivarius.”

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