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Surprises surprises à Beaubourg

5 min

La nomination surprise de Serge Lasvignes à la présidence du Centre Pompidou rend pour le moins perplexe le monde de l'art, et en dit long sur la conception gouvernementale de la culture. La nouvelle n’était encore qu’une rumeur qui agitait le monde de l’art que l’ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti, experte en nominations irréprochables, faisait déjà part au Journal du Dimanche de sa « stupéfaction » , parlant de « nomination discrétionnaire » sans aucun appel à candidatures et d’un « recul » , déplorant le retour d’une « grande opacité » . Jean-Jacques Aillagon, ex-président du Centre Pompidou et ex-ministre de la Culture lui aussi, dans une tribune au Quotidien de l’art , prévenait : « A force de se passer de l’avis du ministère de la Culture, comme ce fut trop souvent le cas, on finirait par faire douter de l’utilité même de son existence. » L’objet de leur courroux ? La succession d’Alain Seban à la présidence du centre Pompidou. Le sortant, candidat à sa reconduction, aura dû, raconte Martine Robert dans Les Echos, “attendre lundi [2 mars] après-midi, moins de 48 heures avant le Conseil des ministres qui rendra public le nom de son successeur, pour être définitivement fixé lors d’un entretien avec Fleur Pellerin. « C’était surréaliste, raconte-t-il ; elle n’osait pas me dire que je n’étais pas reconduit ! Il a fallu que je lui pose la question. »

Un homme de l'ombre passionné de littérature Eh oui, car, comme l’écrit Michel Guerrin dans Le Monde , “pour une surprise, c'est une surprise. Depuis plusieurs semaines, à l'approche de la date d'échéance de son mandat, le 2 avril, le monde de l'art se [demandait] qui [allait] succéder à Alain Seban à la présidence du Centre Pompidou. Le poste est un des plus convoités de la culture. Des noms [avaient] circulé. Le sortant n'aurait pas dit non à une prolongation – il a déjà fait un mandat de cinq ans, un second de trois. Et voilà que celui qui [a été] nommé pour cinq ans, mercredi 4 mars en conseil des ministres, s'appelle Serge Lasvignes (rien à voir avec Emma Lavigne, qui, elle, dirige le Centre Pompidou Metz). Ce nom est inconnu des circuits artistiques. Et même de la culture. Sa fiche Wikipédia compte cinq lignes. Cet énarque, qui [a eu] 61 ans le 6 mars, est un as de la haute administration. Il est secrétaire général du gouvernement (SGG, comme on dit chez les énarques). Un homme de l'ombre mais à un poste-clé, qui prépare les conseils des ministres et y assiste. […] Avant l'ENA, Serge Lasvignes a eu une première vie. Il est un passionné de littérature, avec une prédilection pour Proust, Flaubert, Stendhal, ou encore les philosophes des Lumières, apprend-on dans Les Echos du 19 octobre 2006. […] Profil solide, mais qui cadre peu avec le Centre Pompidou. Serge Lasvignes n'a jamais dirigé une maison aussi importante (1 000 agents, 120 millions d'euros de budget), aussi visible (5,2 millions de visiteurs) et aussi sensible (le climat social y est complexe). Surtout, ses fonctions précédentes étaient fort éloignées de l'art et de la culture. Il n'en faut pas plus pour que cette nomination consterne une partie du monde de la création : « Il ne connaît rien à l'art ! »« Comment peut-on nommer un amateur à la tête d'un des trois plus gros musées d'art moderne et contemporain du monde ? » Et ainsi de suite. […] Ce chef doit-il être un gestionnaire ou une figure de l'art, comme c'est le cas dans nombre de grands musées étrangers ? , s’interroge Le Monde. Et puis, est-il encore opportun d'associer le musée à la bibliothèque et à l'Ircam, dont les enjeux n'ont rien à voir ? Ces questions, les tutelles du Centre Pompidou ne les ont pas vraiment posées, préférant trancher entre le retrait d'Alain Seban et l'arrivée de Serge Lasvignes.”

Eléments de langage “Cette nomination est-elle un tour de passe-passe gouvernemental pour donner le siège de secrétaire à une nouvelle personnalité ou bien marque-t-elle une volonté de changer la donne du centre Pompidou ? , se demande également Clément Ghys dans Libération. A ce jour, personne ne sait vraiment. […] L’avenir dira quelle sera la patte de Lasvignes sur le fonctionnement de cette immense usine culturelle.” “Pour couper court aux critiques, le gouvernement sert depuis quelques jours déjà les mêmes « éléments de langage » , note Martine Robert dans Les Echos. En soulignant les précédents : Catherine Pégard, ex-rédactrice en chef du Point et ex-conseillère en communication de Nicolas Sarkozy, ne s’en est-elle pas bien sortie à Versailles ? Deuxième argument : le Centre Pompidou n’est pas qu’un musée. C’est aussi une bibliothèque, et même la plus grande bibliothèque de lecture d’Europe – le nouveau patron, féru de littérature et ex-prof, y sera dans son élément – et un Institut de recherche et coordination acoustique/musique (l’Ircam). Enfin, Beaubourg est un lieu pluridisciplinaire, organisant débats, conférences, spectacles vivants… Bref un fonctionnaire de haut vol, à la fois chef d’orchestre et gestionnaire rigoureux, y a toute sa place. Il en faudra sans doute plus pour éteindre la polémique, qui n’agite pas seulement le monde de la culture. « C’est la nomination la moins pertinente que le Centre Pompidou ait jamais connu !, s’étrangle un ancien de Beaubourg. A croire que les politiques ne mesurent toujours pas à quel point ces grands établissements culturels sont devenus des vecteurs stratégiques du rayonnement international et de l’attractivité touristique de la France. »

"On dirait que la droite est de retour" Le commentaire le plus cinglant est sans conteste signé Bertrand de Saint-Vincent. L’éditorialiste du Figaro le constate : “La gauche a perdu la culture au moins de vue. Qui aujourd’hui s’en soucie au gouvernement ? […] La culture, aux yeux du pouvoir, semble devenue une valeur d’ajustement. Un hochet qui sert à se séparer des uns pour placer les autres. […] Bonjour tristesse ! On dirait que la droite est de retour. Dans les milieux artistiques, en privé, les commentaires voltigent comme des claques. Pas question de les rendre publics : la culture, c’est le poste qui reste quand on a tout oublié.”

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